Dans l’esprit de nombreux Français, les conseillers bancaires restent des salariés privilégiés, en termes de salaires et de conditions de travail. Pourtant, la réalité est loin d’être aussi idyllique. Suite de notre série sur le désamour des Français pour leurs banquiers.

Il est bien habillé et bien coiffé, confortablement installé dans une agence cossue. Il parle avec assurance, parfois avec autorité de produits perçus comme complexes par le commun des mortels. Il travaille dans un secteur qui continue, malgré les crises, à réaliser des milliards d'euros de bénéfice par an. En bref, il présente bien. Face à ces signes extérieurs de réussite, il n’y a qu’un pas à franchir pour considérer que les conseillers bancaires gagnent bien leur vie et profitent d’excellentes conditions de travail. Bref, qu’ils font partie des privilégiés. Est-ce vraiment le cas ?

Vous n’êtes pas tout à fait dupes. Dans le cadre de notre dossier spécial sur le désamour entre les banquiers et leurs clients, notre partenaire YouGov a posé la question à un échantillon de Français adultes (1) : considérez-vous votre conseiller bancaire comme un privilégié ? Seul un gros tiers (36%) répond oui, quand un sondé sur deux (49%) pense l’inverse.

Sondage YouGov - MoneyVox, les banquiers sont-ils des privilégiés

Salaires, conditions de travail, incivilités : voici un aperçu de la réalité du métier de chargé de clientèle.

Les salaires

« Le banquier, un privilégié ? Cela tient du fantasme ». Aurélien Soustre, ancien cadre commercial en banque de détail et membre du Comité consultatif du secteur financier (CCSF), bat en brèche l’idée que les conseillers gagnent très bien leur vie. « En réalité, dans le meilleur des cas, un chargé de clientèle avec un niveau d’études Bac+3 commence sa carrière à 1 700 euros nets par mois. » Ce chiffre est évidemment difficile à généraliser. Les grilles de salaires varient selon les enseignes. Les mutualistes, en particulier, proposent généralement des salaires un peu inférieurs aux banques commerciales.

Prenons un premier repère. La convention collective de la banque, dans sa version mise à jour le 1er juillet 2019, fixe des salaires annuels minimums hors ancienneté. Pour les chargés de clientèle particuliers, ils débutent à 18 550 euros bruts annuels, au niveau le plus bas dans la grille de classification et vont jusqu’à 27 910 euros. Au bout de 5 ans d’ancienneté, tout salarié bénéficie par ailleurs d’une garantie salariale individuelle, fixé à 32 500 euros annuels. Cela n’a rien de mirobolant, étant donné le niveau d’études requis pour accéder au poste de « chargé de clientèle particuliers ». Les chiffres 2020 de l’Association française des banques (AFB) le confirment : la majorité des recrutés affichent un niveau Bac+2 (34%) ou Bac+3 (27,8%). Seuls 14,5% ont un niveau d’études inférieur à Bac+2, contre 18,8% un niveau Bac+5.

Pour se faire une idée plus précise des salaires réellement proposés, nous avons consulté les fourchettes fournies par le cabinet de recrutement Hays dans son étude de rémunération nationale 2020 (2). Une personne nouvellement recrutée, avec une expérience entre 0 et 3 ans, peut espérer toucher entre 26 000 et 28 000 euros bruts par an, hors part variable et avantages en nature. Soit un salaire mensuel net compris entre 1 670 et 1 795 euros. Toujours selon le cabinet Hays, un chargé de clientèle recruté avec 5 ans d’expérience peut espérer atteindre les 32 000 euros annuels bruts et dépasser les 38 000 euros après 8 ans, 13e mois inclus. Il peut également évoluer vers d’autres postes, mieux payés : plus de 48 000 euros, par exemple pour un gestionnaire de patrimoine expérimenté, et plus de 50 000 euros pour un chargé d’affaires entreprises ou un directeur d’agence. Toutefois, « les évolutions de carrière sont plus lentes qu’avant », estime Aurélien Soustre.

S’ajoute à ces rémunérations fixes une part variable. Là encore, difficile de généraliser, mais elle peut aller jusqu’à 10% du salaire de base. Une enseigne, le Crédit Mutuel, affirme avoir abandonné cette pratique, se contentant de verser à ses salariés un intéressement. La plupart l’ont maintenu, mais restent discrètes sur le sujet. Toutefois, sous pression des régulateurs, elle a changé de nature au cours des années 2010 : les établissements ont abandonné les primes individuelles quantitatives, basées sur les ventes, au profit de primes individuelles basées sur des critères qualitatifs et des primes quantitatives collectives, à l’échelle d’une agence.

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Les autres avantages

Selon Frédéric Guyonnet, président du Syndicat national de la banque (SNB CFE-CGC), la pratique du 13e mois est généralisée dans le secteur bancaire. Les 14e, voire 15e mois, sont en revanche de plus en plus rares. L’intéressement et la participation aux bénéfices sont monnaie courante. Nous avons eu accès aux rémunérations pratiquées dans le réseau des Banques Populaires, qui intègre 12 banques régionales, plus la Casden et le Crédit Coopératif. Ces primes annuelles y atteignaient en moyenne 7 275 euros en 2019.

Comme dans toutes les grandes entreprises, les salariés du secteur bancaire accèdent à certains avantages, comme des titres restaurant, des chèques vacances, des primes de transport… Ils bénéficient également de réductions sur les produits et services vendus par leur employeur, dans la limite de 30% imposée par l’Urssaf.

Côté vacances, la convention collective de la banque prévoit des droits à congés payés annuels de 39 jours ouvrés, incluant les congés payés légaux, les jours fériés et un solde de jours ouvrés de repos. S'y ajoutent des demi-journées ou journées de repos supplémentaires au titre de la réduction de temps de travail (RTT) afin d'atteindre une durée de travail de 1 600 heures par an.

Les conditions de travail

Le constat est assez unanime : les chargés de clientèle ne comptent pas leurs heures et les heures supplémentaires ne sont pas payées. Selon l’enquête sur les risques psychosociaux réalisée en 2021 par le SNB, 74% des salariés du secteur bancaire estiment faire face à une quantité excessive de travail. 49% expliquent avoir du mal à concilier travail et obligations familiales. Ils ne sont aussi que 28% à estimer qu’ils seront capables de faire le même travail qu’actuellement jusqu’à la retraite. 42%, enfin, considèrent que leur travail est reconnu à sa juste valeur.

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Les conditions de travail des employés sont donc loin d’être idylliques. Un autre chiffre le montre. Selon l’AFB, les démissions représentent le premier motif de départ, assez loin devant la retraite. Près de 40% des départs de chargés de clientèle sont liés à des démissions. Les départs se font de plus en plus tôt : entre 2014 et 2020, l’âge de départ des personnes CDI a baissé de 6 ans, passant de 49 à 43 ans.

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Les incivilités

La relation bancaire n’est pas un long fleuve tranquille. Les sources de tensions entre les banquiers et leurs clients sont nombreuses. Le chiffre est également issu de l’enquête sur les risques psychosociaux du SNB : en 2021, 49% des employés de banques ressentent des tensions avec les clients. Certes, le chiffre est en baisse (près de 62% il y a dix ans), mais il reste important.

Parfois, ces tensions se matérialisent par des agressions. Chaque année, l’Association française des banques recensent ces incivilités chez ses adhérents, qui regroupent les banques commerciales, mais pas les réseaux mutualistes (Crédit Agricole, Crédit Mutuel, Caisse d’Epargne…). En 2019, derniers chiffres connus, le personnel bancaire a subi 5 222 incivilités et violences. Un chiffre important, bien qu’en baisse : il était de 6 130 en 2017. En première ligne face à la colère des clients, les chargés de clientèle paient le plus lourd tribut. En 2019, ils ont subi 2 262 incivilités, soit 43% du total.

Le plus souvent, ces incivilités prennent la forme d’agressions verbales (2 038 signalements en 2019). Suivent les agressions comportementales (1 450), les menaces (1 276) et les agressions physiques légères (445). Les agressions physiques graves, avec arrêt de travail, sont heureusement plus rares : 13, tout de même, en 2019.

Une crise des vocations ?

Des salaires de début de carrière relativement bas, malgré la nécessité d’un bagage d’études supérieures ; de la pression et une surcharge de travail ; des agressions : on est loin du profil d’un métier de privilégiés.

Résultat : le métier a perdu de sa superbe dans l’esprit des jeunes diplômés. Janine Hobeika, chercheuse en marketing bancaire et formatrice de chargés de clientèle, le constate : « Il y a 20 ans, le métier était attractif, associé à une image de prestige et de puissance. Sur le plan matériel, le métier peut rester attractif, avec un cadre de travail souvent agréable et des salaires corrects. Son image s’est pourtant ternie, pour des tas de raisons : la crise de 2008, la désertification bancaire, les destructions d’agence pendant les mouvements sociaux, etc. » Frédéric Guyonnet le confirme. « Il y a encore dix ans, les banques recevaient pléthore de CV, elles n’avaient que l’embarras du choix. Désormais, elles doivent mettre en place des partenariats avec Pôle Emploi pour tenter de générer des vocations. »

(1) Sondage YouGov pour MoneyVox, réalisé les 2 et 3 juin 2021, sur un échantillon de 1 068 personnes représentatives de la population française majeure. (2) Cabinet de recrutement Hays, « Etude de rémunération nationale 2020 ».