Spécialiste de la banque et des pratiques de l’argent, la sociologue Jeanne Lazarus décrit la construction de la relation bancaire telle qu’on la connaît aujourd’hui et explique pourquoi elle suscite autant de tensions. Suite de notre dossier sur le désamour des Français pour leurs banquiers.

99% des Français sont aujourd’hui détenteurs d’un compte bancaire. Comment en est-on arrivé à un tel taux de bancarisation ? Quel rôle l’Etat y a-t-il joué ? Pourquoi le compte bancaire est-il devenu indispensable pour vivre en France ? Et pourquoi ce contact obligatoire des Français avec la banque crée-t-il des tensions ? Pour tenter de répondre à ces questions, nous avons interrogé la sociologue Jeanne Lazarus. Chargée de recherche au CNRS, membre du Centre de sociologie des organisations à Sciences Po et ancienne membre du comité scientifique de l’Observatoire de l’inclusion bancaire, elle est spécialiste des banques et des pratiques de l'argent. Elle a notamment publié en 2012 « L’épreuve de l'argent. Banques, banquiers, clients » (Calmann-Lévy), ouvrage tiré de sa thèse de doctorat.

Jeanne Lazarus, 99% des Français sont détenteurs d’un compte bancaire. Comment en est-on arrivé à ce chiffre impressionnant ?

Jeanne Lazarus : « Les origines de la bancarisation massive des Français remontent à la seconde moitié des années 1960. En 1966-67, les lois dites Debré, du nom du ministre de l’Economie et des Finances de l’époque, libéralisent l’ouverture des guichets bancaires : les banques de détail n’ont plus besoin d’autorisation pour créer des succursales. Dans une économie en plein développement, l’objectif est de faire rentrer l’argent des Français dans les circuits financiers. L’autre grand changement, c’est la mensualisation des salaires et l'abandon du versement en espèces, au début des années 1970. Le compte bancaire devient indispensable pour toucher son salaire : il ne sert d’ailleurs souvent qu’à ça. En quelques années, le taux de bancarisation explose : il passe de 18% en 1966 à 87% en 1972. »

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Ce très haut taux de bancarisation est-il une spécificité française ?

« Ne pas posséder de RIB est un signe de très grande marginalisation »

Jeanne Lazarus : « En partie, oui. Aux Etats-Unis, par exemple, 7% de la population n’a pas de compte en banque et 25% en a un, mais ne s’en sert pas. Ces unbankeds et underbankeds utilisent des systèmes parallèles. Il existe par exemple des officines où l’on peut transformer un chèque en cash. Il n’est pas nécessaire d’avoir un compte en banque pour disposer d’une carte de crédit. En France, ce système parallèle n’existe pas, et il est très difficile de se passer de compte pour payer son loyer ou ses factures, pour recevoir son salaire ou des prestations sociales… Ne pas posséder de RIB est un signe de très grande marginalisation. Même lorsqu’on est SDF, on en a besoin pour recevoir un RSA. »

Cette bancarisation à marche forcée est-elle contemporaine de la mise en place du modèle de la banque universelle à la Française ?

Jeanne Lazarus : « Oui. La déspécialisation des banques, le fait qu’elles puissent à la fois être banque d’affaires et banque de détail, trouve aussi son origine dans les lois Debré. Il faut se remettre dans le contexte : à l’époque, les banques, nationalisées après la Seconde Guerre mondiale, n’ont pas encore été privatisées. Elles sont dirigées par des inspecteurs des Finances. La banque est donc de fait un service public, à qui l’État impose non seulement l’ouverture de nouveaux guichets, mais aussi la gratuité de la tenue de compte et le chéquier. C’est aussi un commerce, qui doit gagner de l’argent. La question, qui reste quelque part d’actualité, était donc de trouver un équilibre entre ces deux natures potentiellement contradictoires. Selon les périodes, il y a eu des mouvements de balancier : des périodes de libéralisation, d’autres de serrages de vis. »

Quand la dimension commerciale de la banque prend-elle le dessus ?

Jeanne Lazarus : « Dans les années 1980. Au cours des années 70, les banques râlent énormément : les pouvoirs publics les ont encouragées à ouvrir des guichets, et donc à embaucher, ce qui leur coûte cher. Mais elles sont encadrées par des règles très strictes, qui les empêchent de faire payer les services, de distribuer des crédits à leur guise. Elles sont finalement entendues en 1984, où une loi bancaire donne aux banquiers tout ce qu’ils demandaient… Paradoxalement, c’est un gouvernement socialiste (1), qui faisait pourtant très peur au patronat bancaire, qui fait le premier pas. Puis, à partir de 1987, c’est le début des privatisations, qui vont durer une dizaine d’années. C’est ce qu’on appelle le tournant commercial. Les banques font de plus en plus de publicités. Elles commencent à fermer des agences là où elles ne sont pas rentables, pour les concentrer dans les centre-villes où se trouvent les populations les plus riches. Elles segmentent leurs offres, avec des produits différents selon la richesse des clients. La formation des agents bancaires, elle, est de plus en plus tournée vers la commercialisation. Enfin, dans les années 1990, elles commencent à multiplier les frais bancaires. »

Ce tournant commercial marque-t-il la fin de la proximité entre les banques et les pouvoirs publics ?

« Les banques ont besoin de l’Etat, et l’Etat a besoin des banques »

Jeanne Lazarus : « Pas totalement. Les banques restent très proches des pouvoirs publics, ne serait-ce que parce que leurs patrons sont souvent d’anciens hauts fonctionnaires. Elles continuent à être mobilisées pour remplir des fonctions de service public, on leur demande de participer au bien commun. Il n’y aura jamais d’indépendance totale : les banques ont besoin de l’Etat, et l’Etat a besoin des banques. C’est d’autant plus vrai dans notre système très centralisé, avec quelques très grandes banques qui mènent le jeu. On en a vu un exemple, avec la crise du Covid et les prêts garantis par l’Etat (PGE). Le gouvernement a demandé aux banques de se comporter comme un service public, en accordant des crédits aux entreprises en difficultés. Elles ont d’abord résisté, mais ont fini par jouer le jeu. Elles n’ont pas eu le choix. »

Cette proximité se manifeste aussi dans la question des frais bancaires. Les pouvoirs publics n’hésitent pas à intervenir pour demander aux banques de modérer leurs politiques tarifaires.

Jeanne Lazarus : « C’est vrai. Les frais bancaires, beaucoup plus que dans d’autres pays, sont un pilier du modèle économique des banques françaises. Pour les populations les plus riches, c’est relativement indolore, car elles obtiennent des remises commerciales. Cela pèse très fortement, en revanche, sur les clients pauvres. Dès les années 90, quand explosent les facturations de frais bancaires, des associations alertent sur cet impact. Puis les pouvoirs publics finissent par s’en mêler, en expliquant aux banques que leur modèle économique ne peut pas prendre autant à ceux qui ont si peu. C’est à cette époque que débutent les réflexions sur la manière de protéger les clients les plus fragiles financièrement, qui va aboutir en 2013 au plafonnement des frais bancaires pour les clients fragiles et à la création d’un Observatoire de l’inclusion bancaire au sein de la Banque de France. »

Ces politiques ne sont-elles pas avant tout cosmétiques ?

Jeanne Lazarus : « On peut effectivement considérer que ces micro-concessions permettent aux banques de maintenir l’équilibre global de leur modèle économique. Dire qu’elles règlent le problème serait faux. Néanmoins, ces politiques ont des effets réels sur la détection et l’accompagnement des ménages en difficultés. »

Désensibiliser leur modèle économique aux frais bancaires ne permettrait-il pas aux banques d’apaiser les tensions avec leurs clients ?

Jeanne Lazarus : « Les frais bancaires sont effectivement une source de tension, mais c’est loin d’être la seule. Des gens sans problèmes d’argent peuvent avoir des conflits très durs avec leur banque. »

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Quelles sont justement les sources de tension entre les banques et leurs clients ?

Jeanne Lazarus : « J’ai tenté de montrer, dans mon livre de 2012 (2) que le modèle de la banque de détail en France s’était développé pour servir un profil unique de client : le salarié stable, protégé par la Sécurité sociale, dont les revenus progressent tout au long de la carrière et qui va se marier, acheter une maison, avoir des enfants… Encore aujourd’hui, les clients qui possèdent ce type de profil ont peu de problèmes avec leurs banques. Que fait-on, en revanche, quand une partie de la population s’éloigne de ce profil ? »

Les banques se sont-elles adaptées à l’évolution du profil de leurs clients ?

Jeanne Lazarus : « Oui, mais partiellement et au prix de nouveaux coûts pour le client : vous pouvez être à découvert ou reporter une échéance de remboursement de crédit, mais cela va vous coûter de l’argent. En clair, on s’adapte, mais on vous fait payer notre adaptation. La frontière, de plus, n’est pas toujours très nette entre vous faire payer pour un service et vous punir. Il y a souvent, dans les interventions des banquiers, une dimension morale, un rappel à la règle, qui est source de tensions. »

Dans votre ouvrage, vous montrez que ces tensions naissent souvent dans le jeu entre quatre figures du banquier…

« Le banquier met en œuvre une forme de jugement social »

Jeanne Lazarus : « Effectivement. Le banquier est à la fois un conseiller, un vendeur, un juge et un sauveur. Chaque banquier passe sans cesse de l’un à l’autre, y compris aux yeux de ses clients. Cela créé des malentendus, et donc des tensions. Un exemple : la figure du conseiller, qui suppose une forme de désintéressement, entre en conflit avec celle du vendeur, qui s’intéresse avant tout à ses tableaux de vente. Même chose avec la figure du juge. Le banquier met en œuvre une forme de jugement social : êtes-vous digne, ou pas, que je vous ouvre un compte ou une ligne de crédit ? Quant à la figure du sauveur, à qui j’amène tous mes problèmes et qui doit m’aider à les régler, elle est de moins en moins présente : les jeunes banquiers ne sont pas du tout prêts à assumer cette charge, car ils n’y sont pas formés. On le voit en discutant avec de jeunes apprentis banquiers : on leur a rempli la tête d’objectifs commerciaux. Ce n’est donc pas qu’une question de modèle économique : le modèle social de la banque non plus n’est pas adapté à tout le monde. »

Selon un sondage commandé par MoneyVox, deux tiers des Français estiment que la banque devrait être un service public gratuit, comme la santé ou l’éducation. Cela vous étonne-t-il ?

Jeanne Lazarus : « Pas vraiment. De nombreux Français sont énervés de gagner de l’argent et de devoir payer pour y accéder. Jusqu’aux années 1980, la banque a été, de fait, un service public et cet imaginaire persiste. Le banquier a d’ailleurs conservé de nombreuses similitudes avec le fonctionnaire, à commencer par ses grilles salariales qui sont calquées sur celles de la fonction publique. »

Recréer un service public bancaire pourrait-il contribuer à apaiser les tensions ?

Jeanne Lazarus : « Si on parle uniquement de l’accès aux moyens de paiement, pourquoi pas. Une initiative comme le compte Nickel y ressemble un peu, avec un coût modique et une absence de volonté de vous vendre autre chose. Pour le crédit et les placements, en revanche, ça semble plus compliqué. Un service public du crédit, par exemple, serait très difficile à imaginer. »

(1) Le gouvernement dirigé par Pierre Mauroy, arrivé au pouvoir après la victoire de François Mitterrand à l’élection présidentielle de 1981. (2) Jeanne Lazarus, « L’épreuve de l’argent. Banques, banquiers, clients », Calmann-Lévy, 2012.