Le paiement mobile a-t-il profité de la crise sanitaire pour trouver sa place dans les habitudes des Français ? Quels sont les freins qui subsistent ? Points de vue croisés de Vincent Duval, directeur général de Paylib et Pierre Lahbabi, CEO de Galitt et expert des paiements.

La crise du Covid a modifié les habitudes de paiement des Français. Les wallets mobiles, comme Paylib, en ont-ils profité ?

Vincent Duval : « Certes, l’usage des wallets mobiles reste encore minoritaire, mais nous sommes à un point de bascule. C’est souvent comme cela que ça se passe en matière de paiements : un nouvel usage reste longtemps imperceptible, puis connaît une croissance exponentielle et explose en 2 ou 3 ans. »

Pierre Lahbabi : « Nous constatons que la notoriété et l’usage des wallets mobiles progressent. Selon notre étude PayObserver (1) en 2020, 92% des Français connaissent le paiement mobile, et 22% l’ont déjà utilisé pour régler un achat en magasin, contre 19% en 2019. Il y a également une forte corrélation avec l’âge : les deux tiers des 18-25 ans paient avec leur mobile. »

Vincent Duval : « L’usage progresse toutefois plus vite chez les 35-55 ans, ce qui est un signe de démocratisation. »

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Quels sont les freins qui subsistent ?

« Les freins vont disparaître avec le temps »

Vincent Duval : « Longtemps, le frein a été technologique. Ce n’est plus le cas : les technologies du paiement mobile en magasin sont désormais matures. Reste un frein lié à la sécurité : le paiement mobile est encore perçu par certains comme plus risqué. Un paradoxe, car ce n’est pas le cas : son taux de fraude est faible et comparable avec celui du paiement sans contact avec carte bancaire. Ce malentendu va disparaître avec le temps, à mesure que les gens voient leurs proches l’utiliser sans connaître de soucis. »

La multiplication des wallets mobiles, qui ne fonctionnent pas tous dans toutes les banques et sur tous les mobiles, n’est-il pas en cause ?

Vincent Duval : « Effectivement, cela complique l’adoption. Paylib sans contact, par exemple, ne fonctionne pas sur les iPhones, car Apple en verrouille l’accès au profit exclusif de sa propre solution, Apple Pay. Je pose la question : qu’attend le législateur français ? Cette restriction d’Apple entrave le développement des acteurs européens. Certains Etats - le Japon, l’Allemagne - tentent d’ailleurs de légiférer sur le sujet. En France, il existe un consensus, dans les discours, sur la nécessité d’une souveraineté numérique face aux Etats-Unis et à la Chine. Mais dans l’immédiat, il manque le passage à l’acte. »

Remplacer le sans contact NFC par le QR Code peut-il être une solution pour contourner le problème ?

Pierre Lahbabi : « Quand on voit le succès du paiement sans contact NFC par carte bancaire, passer au QR Code maintenant serait paradoxal, même si cette technologie est pertinente pour certains usages. »

Vincent Duval : « Oui, un QR Code sur une addition de restaurant pour payer depuis sa table, c’est intéressant. Moins comme alternative au NFC pour payer à la caisse d’un magasin. Le QR Code statique serait un recul en termes de sécurité. Et pour proposer des QR Code dynamiques, plus sûrs, les commerçants devraient changer de terminal de paiement et déployer de nouvelles solutions d’acceptation. Si le QR code peut être un complément, ce n’est certainement pas une alternative. »

NFC contre QR Code

Le NFC et le QR Code sont deux techniques de paiement sans contact. Dans le cas du premier, également utilisé par les cartes bancaires sans contact, le paiement se déclenche en approchant simplement le mobile du terminal de paiement. Dans le cas du second, le payeur doit flasher (prendre en photo) un QR Code fourni par le commerçant.

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Plus généralement, que peut apporter le mobile par rapport à la carte pour payer en magasin ?

« Il ne faut pas opposer la carte physique et le mobile »

Pierre Lahbabi : « Apporter une valeur supplémentaire par rapport à la carte est nécessaire. De fait, le mobile permet de relier des services complémentaires au simple paiement : dématérialisation du ticket de caisse, application automatique de réductions, prise en compte de la fidélité, ajout d’un pourboire… L’enjeu est désormais de déployer ces services à grande échelle, en tissant des partenariats avec les commerçants. »

Vincent Duval : « Je partage l’analyse de Pierre, le mobile permet d’ajouter de la valeur. De mon point de vue, toutefois, ce n’est pas la valeur ajoutée qui fait l’adoption. C’est avant tout l’expérience du paiement sec qui convainc : le mobile permet de payer sans contact, facilement et en toute sécurité, même au-delà de 50 euros, contrairement à la carte. C’est dans un second temps, quand le geste est adopté, que la valeur ajoutée fait la différence. Par ailleurs, il ne faut pas opposer la carte physique et le mobile, car leurs usages sont souvent hybrides. Les usagers de Paylib sans contact font huit paiements en magasin par mois, en moyenne, par mobile et l’équivalent par carte physique. »

Paylib propose également « Paylib entre amis », un service mobile de paiement instantané entre particuliers. A-t-il trouvé son public ?

Vincent Duval : « Oui, sa croissance est aujourd’hui six fois plus forte que celle du paiement en magasin. Il a particulièrement explosé depuis Noël dernier, dans le contexte sanitaire qu’on connait, comme alternative aux espèces ou au chèque pour verser de l’argent à ses proches. Paylib entre amis a l’avantage d’être quasi universel, puisque proposé par la plupart des banques françaises, à l’exception pour l’instant de quelques banques en ligne. Résultat : 19 millions de Français sont inscrits, dont 5 millions sont des utilisateurs actifs, et c'est un usage qui se développe en flèche. »

Paylib entre amis a aussi l’avantage d’être instantané et gratuit. Avez-vous compris la déclaration de Fabio Panetta, membre du directoire de la Banque Centrale européenne, qui a regretté que les banques fassent payer le virement instantané trop cher ?

Lire sur le sujet : Le virement instantané moins cher ?

Vincent Duval : « Grâce à Paylib entre amis, le virement instantané est offert par les banques pour les petits paiements, jusqu’à 300 euros, entre particuliers. Pour les usages de montant important - payer un véhicule d’occasion par exemple - il est effectivement souvent payant. C’est normal : le virement instantané représente un coût réel pour les banques et une forte valeur ajoutée pour le client, qui mérite d’être facturé. Par ailleurs, la comparaison de ce responsable de la BCE n’est pas pertinente : elle revient à comparer le prix usine d’un microprocesseur avec le prix grand public d’un PC tout compris ! De telles déclarations n’encouragent pas les banques à investir, alors que l’investissement est un enjeu de souveraineté européenne face aux géants numériques américains et chinois. »

Quelle est la meilleure banque en ligne en 2021 ?

(1) Pay Observer, étude réalisée par le cabinet de conseil Galitt sur un échantillon de 757 personnes représentatives de la population française sur les critères d’âge, de sexe et de région, novembre 2020.