« Il faut resserrer les mailles du filet ». Nous sommes le 23 novembre 2015, 10 jours après les attentats de Paris. Michel Sapin, ministre des Finances, se présente face à la presse pour détailler son plan de lutte contre le financement du terrorisme. Parmi les objectifs affichés à cette occasion, le premier cité consiste à « faire reculer lanonymat dans léconomie afin de mieux tracer les opérations financières ». Dans la ligne de mire du ministre, les espèces, dont lusage est de plus en plus réglementé, mais aussi un moyen de paiement électronique, dont on apprend à cette occasion quil a été utilisé par les terroristes pour préparer les attaques du 13 novembre : les cartes prépayées.
Ces cartes, utilisables dans les réseaux habituels Visa et Mastercard, permettent deffectuer des retraits aux distributeurs automatiques et de payer en magasin ou en ligne, comme les cartes bancaires classiques. Elles ne sont toutefois pas reliées à un compte bancaire, mais à une « cagnotte » virtuelle, rechargeable ou non. Certaines banques les distribuent, mais elles ne sont pas les seules. On trouve aussi des cartes prépayées sur internet, chez les buralistes, dans les grandes surfaces ou même dans certaines stations-service.
Un anonymat possible
Leur mise en cause ne date pas dhier. Dès juillet 2011, le gouverneur de la Banque de France de lépoque, Christian Noyer, sinquiétait de lémergence de cette « offre non bancaire » de cartes de paiement, « pouvant être acquises et utilisées de façon anonyme [et] vulnérables à la contrefaçon ». En 2012, des e-commerçants interrogés par lObservatoire de la sécurité des cartes de paiement (1) demandaient également à pouvoir « plus facilement identifier les cartes prépayées afin de renforcer la vigilance sur ces cartes et être en mesure de les bloquer lorsquun cas de fraude est détecté » (2).
Ces réserves sont-elles légitimes ? Oui, dans la mesure où un usage anonyme de ces cartes est effectivement possible. Contrairement aux cartes bancaires classiques, elles ne sont pas nominatives. Et si les distributeurs de ce type de carte demandent généralement aux acheteurs de renseigner leur état-civil, ils nont pas lobligation de vérifier leur identité, sauf si le montant chargé sur la carte dépasse les 250 euros (pour les cartes non-rechargeables) et 2.500 euros par an (pour les cartes rechargeables). A condition de mentir sur son identité et dutiliser des espèces plutôt que le virement ou la carte de crédit pour la recharger, il est donc bien possible dutiliser une carte prépayée de manière anonyme.
LEurope face à un paradoxe réglementaire
Dun point de vue réglementaire, le cas des cartes prépayées soulève un paradoxe au niveau européen. Dans un premier temps, cest en effet lévolution de la réglementation qui a permis leur démocratisation. Au nom de la concurrence et de linnovation dans le secteur des paiements, la Commission européenne a créé un statut détablissement de paiement en 2009, dans le cadre de la première directive sur les services de paiement (DSP1). Ce statut a permis à de nouveaux acteurs de se positionner sur ce marché, sans avoir besoin de sadosser à une banque.
Lémergence de cette nouvelle offre a rapidement rencontré une vraie demande sociale, et les cartes bancaires prépayées des usages nombreux et variés. Elles permettent notamment aux non-bancarisés ou aux interdits bancaires de profiter des joies du e-commerce, aux parents déquiper leurs enfants dun moyen de paiement plus sûr que les espèces, sans crainte du découvert, ou aux voyageurs de payer à létranger sans exposer directement leur compte bancaire Toutefois, face à limpératif de la lutte contre le financement du terrorisme, les institutions européennes veulent aujourdhui durcir le cadre d'utilisation de ces cartes.
Avant même les attentats de Paris, le Parlement européen a publié le 5 juin 2015 sa 4e directive anti-blanchiment et financement du terrorisme, qui doit être transposée dans les législations nationales avant le 26 juin 2017. Elle sattaque, entre autres sujets, aux cartes prépayées, en soumettant leurs distributeurs aux mêmes obligations de vigilance à légard de leurs usagers, notamment de vérification de leur identité, que les autres instruments de paiement. Ce principe souffre toutefois encore des exceptions, dans le cas dun « risque faible » : notamment lorsque le montant maximum stocké ne dépasse pas 250 euros, dans le cas de cartes non rechargeables, ou que le montant maximum de transactions dans un seul Etat membre ne dépasse pas 250 euros par mois, dans celui des cartes rechargeables. La directive soumet également les émetteurs à une obligation de vérification didentité pour tout remboursement despèces à partir dune carte prépayée dépassant 100 euros.
La France veut aller plus loin
Dans le contexte post-13 novembre, ces mesures, qui en France ne tranchent pas fondamentalement avec lexistant, ne suffisent toutefois pas à Bercy. Michel Sapin a ainsi demandé à la Commission européenne, à la fois daccélérer leur mise en uvre dans les pays où la législation est plus souple quen France, et de faire de nouvelles propositions sur le sujet.
Pour faire reculer plus efficacement lusage anonyme des cartes prépayées, il a également promis de modifier le code monétaire et financier, par le biais dun décret en conseil dEtat attendu pour le 1er semestre 2016 et le cas échéant d'amendements sur la future loi sur la transparence de la vie économique. Affaire à suivre, donc.
(1) Cet observatoire dépendant de la Banque de France, créé en 2001, est chargé notamment de surveiller lévolution de la fraude sur les paiements par carte.
(2) Rapport 2012 de lObservatoire de la sécurité des cartes de paiement














