L'argent est le nerf de la guerre d'une campagne électorale. Constituer une équipe, organiser un meeting, imprimer de la propagande... tout cela a un prix, souvent très élevé. Les candidats peinent de plus en plus à convaincre les banques de les soutenir financièrement. Celles-ci considèrent la politique comme un investissement risqué et peu profitable pour leur image.

Le sujet est revenu sur la table après plus d'une heure de débat face à Emmanuel Macron mercredi soir. Si Marine Le Pen a dû emprunter à titre personnel plus de 10,6 millions d'euros dans une banque hongroise (MKB Bank Nyrt, selon sa déclaration de patrimoine transmise à la Haute autorité pour la transparence de la vie publique), c'est « parce qu'aucune banque française n'a voulu [lui] accorder de prêt. » Précisément six banques auxquelles un dossier a été soumis, selon le rapport de Jean-Raphaël Alventosa, médiateur du crédit aux candidats et aux partis politiques, qui se félicite tout de même que son dossier n'ait cette fois pas été totalement ignoré par les établissements alors qu'il n'existe en France aucun droit au crédit. En 2017, c'est le micro parti de Jean-Marie Le Pen qui avait octroyé un prêt. Des fonds avaient aussi été obtenus de la part d'une banque russe mais, depuis 5 ans, la loi a été durcie pour éviter les dons déguisés et prévenir toute ingérence étrangère dans la vie politique française. Surtout, dans le jargon, Marine Le Pen est une PPE, une personne politiquement exposée.

Selon la définition donnée par la Banque de France, ce sont des personnes considérées, au niveau international, comme exposées à des « risques plus élevés » de blanchiment de capitaux. Cette qualification est accolée aux personnes qui exercent, ou ont cessé d'exercer depuis moins d'un an, des fonctions politiques, juridictionnelles ou administratives pour le compte de la France, d'un État étranger ou d'une organisation internationale, ainsi que leurs proches parents. Et si ce sont les chefs d'Etat, de gouvernement, les députés ou les sénateurs qui sont visés par ce statut, l'ensemble de la classe politique est touchée par la méfiance et la défiance des banques.

Des emprunts bancaires qui pèsent de moins en moins lourd

« Les politiques sont responsables de cette situation, pointe Frédéric Guyonnet, président du Syndicat national de la banque et du crédit (SNB). Les règles sont toujours plus drastiques et accorder un prêt à un politique pose des contraintes importantes. (...) Même ouvrir un compte demande un gros dossier administratif. » Lors des élections locales, dans son rapport d'activité 2020, la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques (CNCCFP) confirme que « la part de l'emprunt dans le financement des campagnes des candidats recule de plus de 6 points » entre 2014 et 2019 pour une part totale de 16% des budgets déclarés. Un chiffre stable pour l'ensemble des élections dites intermédiaires : municipales, départementales, régionales. Ce recul correspond à une diminution de 3,6 points de l'emprunt bancaire et de 5 points des emprunts auprès des formations politiques.

« Pour une question d'image c'est dur de se positionner, même localement, car la prise de risque est importante »

« En 2022, pour la présidentielle comme pour les législatives, les politiques ne rencontrent ni plus ni moins de problèmes que lors des dernières élections, note Jean-Raphaël Alventosa. Ils sont dans la même situation qu'un particulier qui sollicite un crédit et les banques sont méfiantes depuis les affaires » comme celle du Crédit Lyonnais - Bernard Tapie ou encore les comptes rejetés de Nicolas Sarkozy en 2012. L'ex-patron de la Société générale, Frédéric Oudéa avait certifié en 2014 que sa banque ne prêterait plus aux partis politiques. « Pour le risque financier mais aussi pour une question d'image c'est dur de se positionner, même localement, car la prise de risque est importante », insiste un cadre bancaire dans une caisse régionale.

Le remboursement de l'Etat et les sondages

Une situation générale qui n'empêche ni les accords ni le cas par cas. Cette année, Europe-Ecologie-Les Verts a annoncé avoir obtenu fin 2021 un prêt de 6 millions d'euros au Crédit Coopératif. EELV est le seul parti à communiquer, en détail, à ce sujet. Le parti demande désormais à ses sympathisants de contribuer à le rembourser après le score décevant de Yannick Jadot à la présidentielle. En effet, le remboursement accordé par l'Etat dépend des voix obtenues. La participation au premier tour est ainsi remboursée à hauteur de 800 000 euros, quel que soit le score. Ceux qui obtiennent plus de 5% des suffrages exprimés peuvent être remboursés - après examen des comptes - à hauteur de 8 millions d'euros (47,5% du plafond) par de l'argent public.

Pour prêter, les banques analysent la solvabilité des partis et demandent plusieurs sondages où le candidat dépasse les 8%. Ensuite, elles ne versent les fonds qu'au fur et à mesure et se réservent le droit d'ajuster la mire selon la tendance du moment. « Les 500 parrainages sont aussi un premier écueil important pour la crédibilité de la campagne », souligne Jean-Raphaël Alventosa qui a échangé avec l'ensemble des partis politiques et des équipes des candidats.

Le candidat écologiste n'a finalement fait que 4,6% au 1er tour, à quelques encablures de la candidate Les Républicains, Valérie Pécresse. L'un et l'autre ne peuvent donc pas être remboursés plus de 800 000 euros. Or Valérie Pécresse s'est elle-même endettée personnellement à hauteur de... 5 millions d'euros. Qui lui avait prêté cette somme ? Aucune des banques de la place n'a confirmé être celle qui a octroyé ce prêt, même celles où la candidate LR a des comptes personnels. Toutes on assuré à MoneyVox se tenir éloignées de la politique nationale et des partis.

« Entretenir d'excellentes relations avec son banquier »

Comment est-ce possible alors ? D'abord, la présidente de la région Ile-de-France était la plus fortunée des douze candidats avec un patrimoine notamment immobilier de 10,7 millions d'euros. Un argument de poids qui a fait son effet. Ensuite, peut-être a-t-elle suivi à la lettre les conseils de la France insoumise (LFI) pour forcer le destin.

Livret A, assurance vie... Les candidats à la présidentielle gèrent-ils bien leur argent ?

Sur son site Internet, le parti de Jean-Luc Mélenchon qui a emprunté environ 6 millions d'euros pour boucler son budget, liste les conseils pour obtenir satisfaction auprès de son banquier :

« Entretenir d'excellentes relations avec son banquier, conseille LFI. En effet, les banques étant très réticentes à prêter pour le financement d'une campagne, être un interlocuteur connu et sérieux est un atout ;

Apporter les éléments permettant de rassurer la banque. Il est primordial une fois encore de rassurer la banque quant aux capacités de remboursement du prêt. Pour cela, il est donc nécessaire d'étudier très finement les résultats des précédentes élections ;

Faire valoir le sérieux et la rigueur du mandataire financier. »

Les banques mutualistes plus généreuses ?

« Ce sont d'excellents conseils de bon sens, juge Frédéric Guyonnet. Un client connu, qui a de l'épargne, un prêt immobilier, rassure le banquier et permet de voir au-delà du politique. La banque voit le politique comme un risque, il faut lui démontrer le contraire. »

Généralement, les banques mutualistes sont plus enclines à prêter que leurs homologues commerciales. Mais aucune ne confirme le faire même si le Crédit Agricole ou La Banque postale - qui a récemment porté à 500 euros les frais d'ouverture d'un compte de campagne - revendiquent d'accompagner les collectivités locales... une fois élue.

Découvrez les meilleures cartes bancaires gratuites grâce à notre comparatif

Une « banque de la démocratie » ?

Face aux difficultés rencontrées avec les banques, malgré la vente de son siège historique de Solférino, le Parti socialiste est passé par ses fédérations locales pour financer la campagne (meeting, impression de tracts) d'Anne Hidalgo. De même lors du lancement de sa campagne en 2017, Emmanuel Macron avait dû miser sur les dons, rapporte France Culture. Son jeune parti n'apportait pas de garanties suffisantes de succès et l'adhésion à En Marche était... gratuite.

Faut-il alors changer de fonctionnement ? L'Etat doit-il forcer une banque à financer un candidat ayant obtenu 500 parrainages comme elle le fait pour contraindre un assureur à assurer un véhicule, quitte à ce que les conditions du crédit soient très mauvaises ?

Lors de son accession à l'Elysée, Emmanuel Macron avait envisagé sous l'impulsion de François Bayrou la création d'une banque de la démocratie. Soit un prêt accordé par l'Etat. « Il est insupportable qu'une banque privée ait le droit de vie ou de mort sur une formation politique », expliquait le maire de Pau en 2017. Cinq ans plus tard, il persiste : « Ce serait un progrès démocratique majeur ». Et un poids en moins pour les candidats et les banques.