C’est une spécificité française : le nombre d’agences bancaires baisse beaucoup moins vite que chez nos voisins. Pourquoi les banques tricolores font-elles l’effort de maintenir des réseaux de moins en moins utilisés ? Et cela va-t-il durer ?

La désertification bancaire… Le thème, présent dans l’actualité, souligne l’inquiétude des salariés et des usagers des banques françaises de voir disparaître les agences bancaires, et les emplois et services qui vont avec. Une récente étude (1) du cabinet de conseil Sia Partners, si elle ne remet pas en cause ce constat, amène toutefois à le nuancer.

En 5 ans, de 2014 à 2018, le nombre d’agences bancaires a effectivement diminué de 3% en France, passant de 37 623 à 36 519. Mais il s’agit, d’assez loin, de l'érosion la plus faible de l’Union européenne, où la moyenne est de -18,5%. Résultat, le maillage de points de vente bancaires (2) y reste plus dense qu’ailleurs : 545 agences par million d’habitants, un chiffre presque 2 fois supérieur à la moyenne européenne et plus de 6 fois supérieur, par exemple, à celui des Pays-Bas. Seule l’Espagne dispose d’une densité plus élevée (558 agences), mais cela ne devrait pas durer. Le rythme des fermetures y est en effet beaucoup plus élevé : -18% entre 2014 et 2018.

Un « attachement particulier » à l’agence

Il y aurait donc bien une exception bancaire française, qui amènerait les banques tricolores à faire l’effort financier d’entretenir des réseaux pourtant de moins en moins utilisés : moins d’un client sur 5, en effet, visite son agence plus d’une fois par mois. Comment l’expliquer ? Pourquoi la logique qui prévaut ailleurs ne s’applique pas de la même manière en France ?

Pour Chaima Ben Rhouma et Marin Delattre, co-auteurs de l’étude de Sia Partners, cela tient en premier lieu à l’attachement particulier des consommateurs français à l’agence bancaire de proximité. « Quand une banque ferme une agence, notamment en zone rurale, elle constate qu’elle perd des clients », notent les deux consultants. Y compris des clients jeunes, aussi attachés que leurs aînés à l’agence et au conseiller. Plus généralement, les deux consultants notent une certaine défiance des Français vis-à-vis de la banque 100% numérique : « On constate que même les usagers des banques en ligne et des néobanques ont tendance à garder un compte dans une banque traditionnelle, y conservent leur épargne, leurs crédits… »

Un « rôle social à jouer » pour les banques mutualistes

Pour rendre compte précisément de l’évolution du maillage d’agences en France, il faut aller un peu plus dans le détail. Car selon le type d’enseignes, les politiques ne sont pas les mêmes.

Il y a d’un côté les enseignes dites commerciales - BNP Paribas, Société Générale, LCL, etc. - pour qui le tabou des fermetures d’agences est déjà tombé. Elles ont ainsi nettement accéléré la réduction de leurs réseaux : -12,3% entre 2014 et 2018 à la Société Générale, -11% chez BNP Paribas, -10,5% chez LCL… « Elles ferment ou regroupent les agences les moins rentables, celles où les visites sont les plus rares, notamment hors des grandes villes », détaillent Chaima Ben Rhouma et Marin Delattre. « Le choix de fermer une agence plutôt qu’une autre est souvent très pragmatique. Il dépend de la rentabilité du point de vente, mais aussi du maillage dans la région, du nombre de conseillers rattachés, de leur âge, de la durée du bail… »

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L’attitude des banques mutualistes - Crédit Agricole, Crédit Mutuel, Banque Populaire - est assez différente. « Elles ont à cœur de maintenir un maillage serré d’agences de proximité, car elles ont conscience d’avoir un rôle social à jouer : la fermeture est vraiment le dernier recours », poursuivent les deux co-auteurs. Résultat : le Crédit Agricole maintient le maillage le plus dense de France, avec 6 800 points de vente fin 2018, en baisse de 2,7% sur 5 ans. Le réseau le plus stable est celui du Crédit Mutuel, avec 5 247 agences à la même date, et une baisse limitée à 1%.

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Une accélération d’ici 2022

Une enseigne, toutefois, ne rentre pas dans ce schéma. Il s’agit de la Caisse d’Epargne, seule banque mutualiste à avoir sensiblement réduit son réseau entre 2014 et 2018, en fermant près d’une agence sur 10, au même niveau donc que les banques commerciales. Une exception ? Plutôt une précurseuse, estiment Chaima Ben Rhouma et Marin Delattre : « La Caisse d’Epargne a un peu d’avance sur les autres enseignes mutualistes. Nous estimons que les autres vont s’aligner sur son rythme de fermeture, autour de 10% sur les prochaines années. »

Les banques commerciales, elles, devraient se rapprocher des rythmes moyens de fermeture observés à l’étranger, autour de 20%. Résultat : Sia Partners anticipe, d’ici 2022, la disparition de 15% des agences françaises. Une très forte accélération, donc, qui va évidemment être ressentie par les usagers, ramenant le nombre d’agences présentes sur le territoire à 31 250 et leur densité à 465 par million d’habitants, contre 545 actuellement. Elle ne devrait pas, pour autant, gommer l’exception française en la matière : « La densité y sera toujours beaucoup plus élevée que chez nos voisins », annoncent les auteurs de l’étude.

Des agences qui vont continuer à se transformer

Dans le même temps, la vocation des agences bancaires restantes va continuer à évoluer. Déjà, les guichets traditionnels, qui permettaient aux clients d’effectuer leurs opérations du quotidien, sont en voie de disparition, remplacés par des automates et par les applications mobiles. Les chargés d’accueil, eux, montent en compétence et se concentrent sur des missions de conquête de nouveaux clients. Les chargés de clientèle, de leur côté, se spécialisent. Les points de vente, enfin, sont reconfigurés pour devenir plus conviviaux. « Notre conviction, c’est que d’ici 10 ou 20 ans, il y aura toujours des agences physiques, mais qu’elles seront très différentes de ce qu’elles sont aujourd’hui : de véritables lieux de vie, avec des usages variés », annoncent Chaima Ben Rhouma et Marin Delattre.

(1) Damien Schmitt, Marin Delattre, Chaima Ben Rhouma, « Etude de l’évolution des réseaux bancaires en France », Sia Partners, février 2020. (2) L'étude n'intègre pas les 8 000 bureaux de poste permettant d'accéder aux services de la Banque Postale.