Lire sur le sujet : Les banques promettent de plafonner les frais d'incident des clients fragiles
Fabien Tocqué, êtes-vous satisfait des engagements pris par les banques, sous pression du gouvernement, de plafonner les frais d'incidents bancaires ?
Fabien Tocqué : « Clairement non. Chaque mois, ce sont entre 4 et 8 millions de personnes qui sont touchées par les frais dincidents bancaires. Le plafonnement, lui, sera réservé aux bénéficiaires de loffre spécifique destinée aux clients fragiles, qui concernera au mieux 500 000 personnes en 2019. Cest un objectif très peu ambitieux. »
Comment expliquer que cette offre spécifique, lancée en 2014, rencontre aussi peu de succès ?
« Loffre spécifique ne correspond pas aux besoins des publics quelle vise »
F.T. : « Les efforts des réseaux bancaires pour la promouvoir sont sans doute insuffisants. Mais le problème est plus profond : loffre ne correspond tout simplement pas aux besoins des publics quelle vise, notamment ceux dont les rentrées dargent sont irrégulières et qui ont besoin dun découvert, dun chéquier ou dune carte à débit différé pour gérer leurs sauts de trésorerie. Elle est également perçue comme stigmatisante : personne na envie dêtre considéré comme un client fragile ou pauvre, cest une question de dignité. Résultat : sur les 3,6 millions de personnes à qui loffre a été proposée, moins de 10% lont acceptée. »
Plus dinfos sur le forfait de compte spécifique aux clients en situation de fragilité financière
Bruno Le Maire, le ministre de lEconomie, a conseillé aux banques dopter pour un double plafond : 20 euros par mois, 200 euros par an. Ces montants sont-ils pertinents ?
F.T. : « Il est intéressant de proposer un plafond mensuel, car les frais dincidents fonctionnent souvent par pics. En ce qui concerne les montants conseillés, il est difficile de savoir sils sont bien calibrés, en labsence de statistiques publiques sur la répartition des frais dincidents. »
Le gouvernement a choisi la voie de lauto-régulation par le secteur bancaire, par le biais dengagements, plutôt que celle de la contrainte, par la loi. Quen pensez-vous ?
F.T. : « Les associations de consommateurs, qui se battent depuis plus de 15 ans sur le sujet, sont bien placées pour savoir que les engagements de place sont en général peu tenus. »
La question des frais bancaires devait initialement figurer au sommaire de la future stratégie pauvreté. A priori, ce ne sera pas le cas. Le regrettez-vous ?
F.T. : « Oui et non. Intégrer la question à la stratégie pauvreté aurait certes permis denvoyer un signal supplémentaire aux banques. Pour autant, le problème des frais dincidents ne concerne pas seulement les populations pauvres, loin de là. Un simple accident de la vie, qui entraîne un dépassement de découvert, suffit pour déclencher une cascade de frais. Et une fois quon est pris dans la spirale, cest très compliqué den sortir. Cest cette mécanique quil aurait fallu briser, mais les solutions proposées sont très insuffisantes. »
Quest-ce qui, selon vous, a freiné le gouvernement ?
« Le modèle économique des banques est injuste »
F.T. : « Le problème se situe au niveau du modèle économique de la banque de détail en France. Il repose en effet largement sur les frais dincidents. Ces derniers pénalisent une partie de la population au profit dune autre, celles des emprunteurs immobiliers qui accèdent au crédit à des taux extrêmement bas. Cest un modèle non seulement injuste, mais aussi discutable du point de vue prudentiel. Le régulateur du secteur, lACPR (2), en est dailleurs conscient et a conseillé aux banques de relever les taux de leurs crédits immobiliers. Un plafonnement global des frais dincidents pour lensemble des clients, comme lUNAF le souhaite, permettrait de faire évoluer leur modèle économique dans le bon sens. »
Parmi les autres engagements pris par les banques, celui de généraliser les alertes SMS pour prévenir dun découvert. Est-ce une bonne nouvelle ?
F.T. : « La mesure est encore assez floue. Combien coûteront ces alertes ? Remplaceront-elles les lettres dinformation pour compte débiteur, lourdement facturées (3) ? Si ce nest pas le cas, la mesure sera très anecdotique. Les banques auraient plutôt intérêt à investir dans la prévention primaire des incidents, en mettant en uvre des systèmes daccompagnement des clients dès le premier impayé, à limage de ce qui existe dans les points conseil budget. »
Bercy demande également aux banques de discuter avec les grands créanciers (eau, électricité, gaz, télécom ) pour éviter quun prélèvement infructueux soit présenté plusieurs fois, entraînant à chaque fois de nouveaux frais, et pour que les clients puissent choisir la date de paiement de leurs factures ? Quen pensez-vous ?
F.T. : « Cest une piste intéressante sur le papier, mais je reste dubitatif sur ces chances daboutir. Apporter une telle souplesse serait effectivement bienvenu, mais cela représente un enjeu économique considérable pour les grands créanciers. »
Au final, vous semblez peu convaincu par les leviers activés pour faire face aux problèmes des frais dincidents. Quelles seraient selon vous les mesures à prendre ?
« Publier le nom des banques qui ne jouent pas le jeu »
F.T : « Comme je lai déjà dit, un vrai plafonnement pour tous semble difficile à mettre en uvre dans limmédiat, mais reste une cible pour lavenir. Une autre piste, à court terme, pourrait être de jouer sur la réputation des différentes enseignes, en publiant le nom de celles qui ne jouent pas le jeu. Cela pourrait stimuler une concurrence par limage, notamment du côté des mutualistes. Plus généralement, il serait souhaitable que les parlementaires se saisissent à leur tour de la question, par exemple dans le cadre de la loi Pacte. »
(1) Lire sur le sujet : Les personnes en difficulté payent 10 fois plus de frais bancaires. (2) Autorité de contrôle prudentiel et de résolution. (3) 13 euros en moyenne pour la première lettre, selon le relevé cBanque




















