Chouchouter votre empreinte carbone, soutenir les projets durables ou encore vous assurer que votre argent ne sert pas à financer des entreprises polluantes, ce sont les principales promesses des comptes courants éthiques récemment lancés par des start-ups ou des banques de plein exercice. Mais ces engagements sont-ils tenus ?

Sensibilisés par les alertes du Groupement d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), les conférences diplomatiques sous l’égide de l’ONU et les actions médiatiques des organisations non gouvernementales, les particuliers prennent conscience des conséquences du dérèglement climatique. Cette sensibilisation s’observe aussi du point de vue bancaire. D’après l’édition 2020 de l’enquête annuelle de l’Ifop sur les Français et la finance responsable, 62% des sondés ayant au moins un produit d’épargne déclarent accorder de l’importance à l’impact environnemental et sociétal de leur placement. Entre 2013 et 2017, seul 1 Français sur 2 pensait ainsi.

En réponse à cette préoccupation croissante, plusieurs enseignes bancaires ont lancé des comptes mobile ou des e-agences dites vertes. La Banque de la Transition énergétique créée en septembre 2020 par la Banque Populaire Auvergne Rhône Alpes est de cet acabit. « Cette nouvelle entité est entièrement dédiée à la collecte d’épargne verte et au financement de projets engagés dans la transition énergétique dans notre région », explique cette caisse régionale du groupe BPCE qui se positionne sur un segment jusqu’alors adressé par la Nef (pour Nouvelle Economie Fraternelle). Née en 1978, cette association devenue une société financière propose aux particuliers des livrets et comptes à termes, dont les encours servent à développer son activité de crédits à destination d’entreprises ayant une forte valeur ajoutée culturelle, environnementale et sociétale, dont elle publie chaque année la liste. De quoi faire ainsi de la Nef la seule banque française totalement adoubée par les ONG comme Oxfam et les Amis de la terre.

Des e-agences « green » à la Banque Populaire mais…

En revanche, si la Nef a sorti début juin un compte professionnel sans moyen de paiement en partenariat avec la fintech Manager.one, elle ne propose pas de compte pour les particuliers. « Nous voulons toujours sortir un compte courant pour les particuliers, explique à MoneyVox Olivier Torrente, directeur financier de la Nef. Initialement, nous travaillions sur ce projet avec notre adosseur, le Crédit Coopératif [filiale du groupe BPCE via le réseau Banque Populaire, ndlr], qui au bout d’un an a laissé tomber le projet, pour nous faire perdre du temps et ne pas subir la concurrence d'une offre plus transparente et à plus fort impact. Pour lancer notre compte, nous avons donc deux options, trouver une nouvelle banque ou un assureur à qui nous adosser, ou alors devenir indépendant ».

Dans le réseau de Banque Populaire, une autre e-agence se positionne sur l'écologie avec une gamme bancaire complète dont un compte de dépôt pour les particuliers. Il s’agit de la Banque Populaire du Sud qui a créé en septembre 2019 sa banque en ligne désormais baptisée Pop-Green. « Quand on a vu qu’elle se développait bien, que les clients étaient en demande sur ces thématiques, nous avons élargi la cible, avec les professionnels, les start-ups et les associations appartenant à l’écosystème du développement durable, nous détaille Jean-Philippe Dubar, directeur du département associations, économie sociale et solidaire et institutionnels à la Banque Populaire du Sud. Pour compléter la première e-agence basée à Nîmes, nous en avons ouvert mi-mai deux autres à Perpignan et Montpellier ». Chacune de ces e-agences est gérée par un conseiller formé à l’accompagnement des clients sur leurs projets de rénovation énergétique ou de mobilité durable, explique le porte-parole. 20 mois après son lancement, la première dispose de 200 clients « venus par le bouche-à-oreille », souligne Jean-Philippe Dubar.

De l’aveu même de son porte-parole, la gamme de produits proposés par Pop-Green se retrouve aussi dans l’offre disponible dans les agences physiques (éco-PTZ, livret Codevair, LDDS, fonds Mirova de Natixis…). Le compte courant aussi est semblable, à l’exception du fait qu’il bénéficie des réductions propres aux offres de banques en ligne du réseau Banque Populaire, comme l’absence de frais de tenue de compte. « Mais le développement ne repose pas sur cet aspect tarifaire, mais bien sur l’accompagnement et le conseil, insiste son directeur du département associations, économie sociale et solidaire et institutionnels. On a noué un partenariat avec l’université de Perpignan pour assurer des modules de formation. J’ai dans mon équipe 2 chargés de développement durable qui suivent l’évolution de la réglementation de l’Etat ou de la région et font redescendre les changements aux conseillers », poursuit Jean-Philippe Dubar.

... Sans fléchage maîtrisé des dépôts

Outre les produits proposés, le fondement d’une banque réellement éthique repose sur l’utilisation qu’elle fait de l’argent confié par ses clients. « Pour la Nef, un compte à vue éthique doit être transparent. Tout comme pour nos livrets et comptes à terme, les dépôts sur notre futur compte courant iront dans le bilan de la Nef. Cet argent contribuera donc à financer notre activité de prêts dont nous publions chaque année la liste complète des bénéficiaires », explique Olivier Torrente. Un fléchage exclusif vers des entreprises du développement durable ou à mission sociétale qui ne se retrouve pas chez Pop-Green. Les dépôts des clients entrent dans le bilan de la Banque Populaire du Sud. « 90% de l’argent collecté via les parts sociales est investi sur le territoire », souligne Jean-Philippe Dubar.

Cette problématique cruciale et centrale du fléchage des dépôts est justement la brèche dans laquelle s’est engouffré Helios. Cette jeune pousse qui se présente comme une « éco-banque » a lancé commercialement fin février son offre de compte mobile. Elle comprend une carte de paiement à 6 euros par mois dans l’objectif de permettre au plus grand nombre de pouvoir agir en faveur de la transition énergétique. « L’épargne verte se développe mais elle n’est pas accessible à tous alors que le compte courant est la première étape de bancarisation donc c’est aussi la première étape pour sensibiliser le public sur l’importance de choisir à qui on confie la gestion de son compte. L’épargne sur le compte courant c’est plus de 10% de l’épargne financière des Français, donc c’est un levier important », explique à MoneyVox Maeva Courtois, co-fondatrice et directrice générale d'Helios.

D’où les promesses fortes inscrites sur son site internet comme « Chez Helios pas un euro ne finance les secteurs qui menacent notre environnement, la biodiversité ou les Hommes, comme le charbon, l’extraction pétrolière mais également les armements, l’élevage intensif, ou encore les pesticides chimiques » et « L'intégralité des dépôts investis et une partie de nos bénéfices, sont alloués à des projets concrets alignés avec la transition vers une économie plus bas carbone, comme l’agriculture durable, le traitement des déchets ou encore la conservation des écosystèmes naturels ». Ces messages commencent à trouver un public. En 4 mois, Helios a attiré 3 000 clients et 4,8 millions d’euros de flux entrants. Elle a lancé cette semaine un compte pour les 18-23 ans à moitié prix pendant 1 an et prévoit pour la rentrée de septembre de décliner son offre en compte joint.

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Promesse à 40% tenue d’Helios

Toutefois, un fin connaisseur du secteur bancaire peut s’étonner à la lecture de ces arguments commerciaux. En effet, les start-ups comme Helios ne sont pas des banques de plein exercice mais des intermédiaires qui exploitent les agréments bancaires d’autres enseignes. Comme ce ne sont pas des banques de plein exercice, les néobanques ne peuvent pas prêter de l’argent en nom propre et n’ont pas accès aux dépôts de leurs clients qu’elles confient à leur partenaire bancaire. Comment, donc, une néobanque peut-elle promettre d’employer les dépôts de ses clients à financer des entreprises vertes ? La réponse est : elle ne le peut pas, en tout cas pas directement et pas totalement.

Dans les faits, Helios est adossé à Solarisbank, une banque allemande qui propose une offre de compte de paiement en marque blanche. « Nous avons créé un montage avec Solarisbank qui nous permet de choisir les entreprises dans lesquelles on investit (mobilité durable, agriculture biologique, énergies renouvelables…) et les secteurs que l’on exclut », détaille Maeva Courtois. Cela se passe notamment via des obligations vertes, des titres financiers destinés à financer des projets pour lutter contre le dérèglement climatique.

Pour assurer sa conformité réglementaire, Solaris a toutefois un droit de regard sur les actifs financiers ainsi acquis et peut refuser d’investir sur des projets trop risqués. Et c’est là que toute la nuance s’opère. Une banque ne peut pas placer ou prêter l’équivalent de 100% des dépôts qui lui sont confiés, a fortiori ceux sur le compte courant qui fluctuent au gré des dépenses de vie courante. Pour assurer sa survie et permettre à ses clients de retirer quand ils souhaitent leur argent, les banques ont des ratios de liquidité et des réserves minimales à la Banque centrale à respecter. Donc quand Helios parle de « l'intégralité des dépôts investis » qui sont alloués à des projets à impact, elles ne parlent pas des avoirs de ses clients mais de l’équivalent que Solarisbank peut investir.

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Concrètement, cette part à investir représentera in fine 40% des dépôts des clients d’Helios dès lors que la barre des 10 millions d’encours sera franchie. « C’est pour la liquidité et surtout par rapport aux tickets d’investissement. On ne peut pas investir sur des obligations vertes avec des sommes inférieures à 1 ou 2 millions d’euros », souligne la porte-parole d’Helios. A ce stade de développement, avec moins de 5 millions de dépôts, les avoirs des 3 000 clients d’Helios n’ont donc pas encore servi au financement d’acteurs de l’économie sociale et responsable.

Rappelons également que les dépôts bancaires sont fongibles. C’est-à-dire qu’ils sont agrégés et donc qu’il est intrinsèquement impossible de dire que c’est spécifiquement l’euro du compte Helios qui a servi à financer l’achat d’obligations vertes de Solaris. Le soutien sociétal d’Helios repose aussi sur l’octroi d’une partie des revenus tirés des commissions d’interchange (lors des paiements par carte) à des projets environnementaux. Ainsi, mi-mars, soit quelques semaines après son lancement, Helios a annoncé avoir contribué au financement de la centrale solaire de Kwita Wije en Nouvelle-Calédonie. Questionnée sur la rapidité du versement de cette aide, Maeva Courtois précise que « ce premier financement a été fait en avance par rapport à nos capacités pour pouvoir donner un exemple concret à la communauté de clients ».

Pour Olivier Torrente de la Nef, « ce qui compte vraiment, ce ne sont pas les intérêts donnés à une association ou les commissions carte bancaires allouées à des projets sociétaux. Ça, c’est la cerise. Le gâteau, c’est l’encours sur les comptes. C’est-à-dire comment les banques utilisent l’argent sur les comptes courants et surtout les encours, plus élevés, sur les produits d’épargne. A la Nef, nos clients ont en moyenne 18 000 euros sur leur compte épargne ».

Le simulateur d’impact carbone privilégié par OnlyOne

Sur le segment des comptes écolos, Helios n’est pas le seul acteur. Il a été rejoint en avril dernier par OnlyOne (et a priori d’ici quelques mois par Green-Got). Comme Helios, OnlyOne propose également un compte de paiement avec une carte Mastercard qui se gère depuis une application mobile, mais via un partenariat avec l’établissement de monnaie électronique Treezor, dont les comptes de cantonnement sont chez sa maison-mère Société Générale.

En revanche, OnlyOne fait reposer sa singularité sur son éco-coach. Il s’agit d’un calculateur intégré à son application qui permet d’évaluer l’impact carbone de ses dépenses, dont OnlyOne va bientôt sortir une version améliorée. Actuellement l’estimation est effectuée par grand poste de consommation (alimentation, transport, shopping…) auquel est associée une émission moyenne. A la rentrée de septembre, les clients pourront photographier leurs tickets de caisse pour rendre ainsi l’estimation plus fiable. « Acheter une cartouche d’imprimante ou des fruits et légumes, ce n’est pas la même chose. Avec cette méthode, on s’aperçoit que sur une centaine de tickets de caisse étudiés, le calcul donne un résultat inférieur de 20% lorsqu’il n’y a pas de viande achetée », illustre Kamel Naït-Outaleb, co-fondateur d'OnlyOne. A posteriori, le client obtient une recommandation pour faire baisser sa facture carbone en cohérence avec l'objectif fixé (-5%, -10%...). Le but est ainsi de diminuer de 20% à 45% ses émissions individuelles par rapport à la moyenne française, sachant que « 20% est déjà un objectif ambitieux », précise Kamel Naït-Outaleb.

Interrogé sur les dépôts, « il n’y a pas plus pertinent que de vouloir flécher le maximum d’argent vers des produits vertueux, reconnaît Kamel Naït-Outaleb. Maintenant se pose la question de notre capacité réelle à le faire d’un point de vue réglementaire. Aujourd’hui quelle que soit la fintech, on est tous agent prestataire de services de paiement ou mandataire d'intermédiaire en opérations de banque, et donc nous n’avons pas la maîtrise totale », explique-t-il à MoneyVox. Néanmoins, pour participer dans sa mesure à orienter les avoirs de ses clients, OnlyOne propose une place de marché recensant des placements labellisés, comme l’assurance vie de Goodvest. Sachant que sur les placements dits « investissement socialement responsable », il y a aussi du tri à faire. La stratégie des gérants pouvant consister à éliminer de leur support les sociétés les plus polluantes sans exclure totalement ce secteur d’activité. Cela s’appelle la logique du « best-in-class », en français du « meilleur de la classe ».

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