Pertes financières au premier semestre, cours boursiers en chute de 60%, changement de gouvernance, restructuration dans ses filiales et, dernièrement, étude d’un mariage avec BNP Paribas … Le signal d’alarme est donné à la Société Générale. Cette banque aux 29 millions de clients à travers le monde est-elle en péril ?

A cause de la crise économique apportée par le coronavirus, aucune banque européenne n’échappe à la chute des marchés financiers et au risque de voir les prêts accordés non remboursés. D’ailleurs, l’Autorité bancaire européenne (EBA) en mesure déjà les effets sur la solidité des banques grâce, notamment, aux ratios de fonds propres qui lui sont communiqués (CET1). Il s’agit, en résumé, de l’argent mis en réserve par les banques pour leur permettre de tenir en cas de défauts en cascade des emprunteurs. D’après le tableau de bord trimestriel de l’EBA, ce coussin de sécurité était en moyenne, pour les banques européennes, de 14,7% à fin juin 2020, contre 15,9% à fin 2019. Et, à cause de la crise, il pourrait chuter d’encore 5,7 points d’ici fin 2021.

Des pertes comptables et aussi réelles au premier semestre

A la Société Générale, ce coussin de sécurité a pour l’heure moins été impacté. De 12,7% à fin 2019, il devrait être compris entre 11,5% et 12% à fin 2020, d’après les propres estimations de la banque. Par rapport à la moyenne européenne, la Société Générale reste à ce stade moins bien dotée en fonds propres rapportés à la taille de son bilan. En France, elle n'est pas le seul établissement concerné. C’est aussi le cas de Natixis, filiale cotée de BPCE, et de BNP Paribas qui communiquent sur un ratio CET1 de respectivement 11,2% et 12,4% à fin juin.

Mais, à la différence de BNP Paribas, la Société Générale a annoncé une perte au premier semestre, de 1,6 milliard d’euros entre janvier et fin juin. Selon les analystes financiers interrogés par MoneyVox, les pertes de la Société Générale doivent être relativisées. « Sur ces 1,6 milliard d’euros, plus de 1,3 milliard sont dus à des écritures comptables liées au fait que la Société Générale anticipe un niveau d’activité dégradé dans les mois à venir », nuance ainsi l’un d’entre eux.

Il n'empêche que ces mauvais résultats semestriels s’expliquent aussi par des pertes bien réelles, à chercher notamment du côté des activités de marché de la Société Générale. Actrice de premier plan sur les produits dérivés basés sur les dividendes versés, la banque n’avait en effet pas prévu qu'ils pouvaient être annulés, ce qui lui a fait perdre quelque 400 millions d’euros au premier semestre. « C’est la première fois, ou presque, dans l’histoire du capitalisme que les dividendes annoncés en assemblées générales ne sont pas payés. Mais cette perte est conjoncturelle et exceptionnelle, souligne un connaisseur de la banque. Et la Société Générale a annoncé qu’elle allait réduire le risque sur ces produits structurés ».

Un problème structurel de rentabilité

« Ces dernières années, la Société Générale s’est beaucoup focalisée sur son capital au détriment de sa profitabilité »

Mais alors, si les pertes du premier semestre sont ponctuelles, pourquoi la défiance des investisseurs envers la Société Générale est-elle si forte ? En effet, depuis février 2020, l’action de la banque rouge et noire a chuté de 64%. En comparaison, les actions de BNP Paribas et du Crédit Agricole ont perdu respectivement 42% et 44% de leur valeur. « Le problème fondamental de la Société Générale n’est pas lié à la crise du Covid-19. Il est structurel. Il s’agit de sa faible rentabilité », estiment à l’unisson les analystes questionnés.

Le ratio de rentabilité (ROE) - l’un des indicateurs scrutés pour évaluer la capacité d’une entreprise à générer du profit - est effectivement plus faible à la Société Générale que dans les autres groupes bancaires. Fin 2019, la moyenne de ce ratio pour les banques françaises était de 6,5%, selon les données de l’EBA. A la Société Générale, ce ratio était de seulement 5%, contre 8,5% chez BNP Paribas, d’après les données communiquées par ces banques. Concrètement, cela signifie que 1 euro de capitaux propres de la Société Générale génère 5 centimes de bénéfices, contre 8,5 centimes chez BNP Paribas.

D’après les analystes financiers, ce manque d’efficacité est lié à la masse salariale importante de la Société Générale et, plus généralement, à ses frais de fonctionnement mesurés au travers du coefficient d’exploitation (rapport des charges courantes sur le produit net bancaire, l’équivalent du chiffre d’affaires pour une banque). Ainsi, à fin 2019, ses charges d'exploitation dépassaient 70% de son PNB, contre 64% en moyenne pour les banques européennes. Un problème qui n’étonne pas les analystes sollicités. « Ces dernières années, la Société Générale s’est beaucoup focalisée sur son capital au détriment de sa profitabilité, obsédée qu’elle était de retrouver une situation en capital confortable [en 2014, son ratio CET1 de fonds propres n'était que de 10%, contre 12,7% à fin 2019, ndlr]. Elle a donc un gros travail de restructuration à mener », souligne l’un d’entre eux.

Des économies et un changement de gouvernance pour rassurer

Pour baisser ses coûts de fonctionnement et rassurer ses actionnaires, le groupe bancaire a donc lancé un vaste plan d’économies dans son activité de marché, d’environ 450 millions d’euros d’ici 2023. La Société Générale prévoirait également de céder Lyxor, sa filiale de gestion d’actifs. « Cela fait longtemps que j’appelle de mes vœux à ce que la Société Générale cède Lyxor, non rentable, et qui a généré moins de 200 millions d’euros de PNB sur les 25 milliards d’euros de PNB de la Société Générale en 2019 », commente un connaisseur de la banque. « Vendre Lyxor est idéal car cela va intéresser du monde. C’est le 3ème acteur de la gestion passive en Europe », complète un autre.

Pour renouer avec ses investisseurs, « la Société Générale doit aussi abaisser ses coûts dans sa banque de détail qui n’est pas non plus très performante ». Le groupe est en effet entré dans la crise du Covid-19 avec un coefficient d’exploitation proche de 72% dans sa banque de détail en France « quand le niveau normal est plutôt de l’ordre de 65% ». Pour faire baisser ce ratio, la Société Générale a pour projet de fusionner au sein d’une nouvelle entité le réseau Société Générale avec sa filiale le Crédit du Nord. A en croire les analystes questionnés, ce projet est pertinent car cela n'avait pas de sens économique de garder deux réseaux commerciaux différents, deux systèmes informatiques différents, avec deux stratégies différentes, et en concurrence sur certains dossiers. D’après nos informations, ce rapprochement pourrait dégager quelque 400 millions d’euros d’économies par an.

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Pour mener à bien cette stratégie, le groupe a fait évoluer sa gouvernance en fin d’été. « Frédéric Oudéa, en poste depuis 2008, est probablement le seul patron de banque à avoir connu 3 crises économiques, ironise un analyste. Or, les investisseurs considèrent qu’il n’a pas préparé sa relève. C’est la raison pour laquelle il a fait monter la jeune génération ». Trois nouveaux directeurs généraux adjoints, dont Sébastien Proto qui va piloter le rapprochement Crédit du Nord-Société Générale, ont ainsi été nommés.

Une banque trop grosse pour faire faillite et se marier

« BNP Paribas et Société Générale tiennent déjà individuellement l’Etat français en otage »

Mais pour l’heure, ces changements stratégiques sont sans grand effet sur le cours boursier du groupe bancaire, qui a continué à dévisser en septembre (il a un peu rebondi début octobre). La Société Générale vaut désormais 10 milliards d’euros en bourse, alors qu’elle en vaut normalement plutôt 25 à 30 milliards. C’est environ 4 fois moins que la capitalisation boursière de BNP Paribas, évaluée actuellement à un peu moins de 40 milliards d’euros.

Dans ces conditions, la Société Générale peut-elle être la proie d’un concurrent ? « Vu où son cours est tombé, l’OPA est une réflexion appropriée », nous explique-t-on. D’autant que la Société Générale est habituée aux rumeurs de rapprochement, qui évoquent fréquemment un mariage possible avec la banque italienne Unicredit. L'absence d'union bancaire en Europe (garanties, produits bancaires, règlement des contentieux différents selon les pays) rend dans l'immédiat complexes les rapprochements entre deux acteurs étrangers.

D'ailleurs, avec la crise actuelle, un scénario différent, celui d’un rapprochement avec BNP Paribas, est évoqué par la banque américaine Morgan Stanley. Or, se marier avec une banque française est un dénouement inenvisageable pour Frédéric Oudéa. « La grande différence en France, c'est un marché consolidé avec six acteurs qui représentent plus de 85% de parts de marché [...]. Les banques françaises ne sont pas des pures banques de détail, ce qui rend la consolidation beaucoup plus complexe. [...] C'est pourquoi je ne pense pas qu’une telle opération puisse vraiment se produire en France », expliquait-il fin septembre à l’occasion d'une conférence organisée par Bank of America.

Interrogé par MoneyVox, Christophe Nijdam, membre du collège consultatif de l’Autorité bancaire européenne, qui s'exprime à titre personnel, juge également ce scénario abracadabrant. « BNP Paribas et Société Générale sont toutes les deux des banques systémiques, qui tiennent déjà individuellement l’Etat français en otage. Unies, leur bilan représenterait 4 100 milliards d’euros au 30 juin 2020. Cette fusion ne résoudrait donc pas le problème de l'aléa moral, cela l’aggraverait ».

Pour rappel, une banque systémique est un établissement qui, s'il fait défaut, risque d'entraîner le système bancaire mondial dans sa chute. En ce sens, même si elle n’arrivait plus à payer ses salariés et couvrir ses coûts fixes, la Société Générale, considérée comme « trop grosse pour faire faillite », serait sauvée, au même titre que BNP Paribas, Crédit Agricole et BPCE également systémiques.