Alors que la planète fait face à une crise écologique sans précédent, le secteur bancaire est souvent pointé du doigt pour ses investissements, notamment dans les énergies fossiles. Dans ce contexte, près de la moitié d'entre vous seraient tentés par une banque plus éthique (1). Mais, comment passer de l’envie à la réalité ? Les réponses de Bernard Horenbeek, président de la banque solidaire La Nef.

Bernard Horenbeek, président Nef

La Nef, pour Nouvelle économie fraternelle, est une coopérative financière créée en 1988. Elle propose des produits d'épargne (compte à terme et livret Nef) qui servent à financer des projets à finalité sociale et environnementale. Elle publie chaque année la liste des prêts accordés. En 2019, la Nef a prêté 102 millions d'euros et collecté 150 millions d'euros d'épargne.

La pandémie du coronavirus, symptôme d’une crise écologique, peut-elle faire en sorte que dans le « monde de demain » les banques fassent du respect de l’environnement un critère fondamental pour leurs prêts ?

Bernard Horenbeek : « J’entends beaucoup parler du monde de demain comme s’il y avait une espèce de super conscience collective qui ferait qu'il soit naturellement meilleur que celui d’aujourd’hui. C’est une illusion. On ne peut pas attendre le monde de demain, on doit le construire. Et, en tant que banque éthique, nous avons un rôle à jouer pour faire émerger les organisations centrées sur le respect de l’environnement, mais aussi celles qui développent des biens et services socialement et culturellement utiles. Nous devons aussi agir pour faire prendre conscience que les choix individuels, la banque dans laquelle on ouvre un compte ou les produits d’épargne que l’on souscrit, peuvent entretenir le monde actuel ou au contraire le faire évoluer. Par quelques initiatives localisées mais surtout avec l’aide d’un budget communication et marketing très conséquent, les grands groupes bancaires peuvent marteler leur velléité citoyenne. Mais, la vertu n’étant pas inscrite dans les gènes des banques, je ne pense pas que, sans règle, sans effort de transparence véritable et sans pression citoyenne, elles se mettent à soutenir naturellement les projets économiques porteurs de sens et d’intérêt général. »

Pour vous, les crises ne sont pas, en elles-mêmes, porteuses de changement ? La crise financière de 2008 a pourtant abouti à des évolutions positives comme des règles européennes communes pour rendre le système bancaire plus robuste.

« Les banques éthiques ont perdu la bataille de l’après-crise financière de 2008 »

B.H. : « En 2008, j’étais administrateur à la Fédération européenne des banques éthiques et alternatives (FEBEA). Ce qui m’a frappé est que le secteur de la banque éthique n’a rencontré aucune difficulté en lien avec la crise financière. Nos fondamentaux – transparence totale dans les prêts octroyés, investissement dans l’économie réelle… - nous ont préservé des dérives du système bancaire classique, de ses montages financiers incompréhensibles qui ont tant scandalisé les citoyens. Cela aurait pu être un tremplin pour les banques éthiques. Mais, malheureusement, nous avons perdu la bataille de l’après-crise, notamment à cause des questions réglementaires. Paradoxalement, l’inflation réglementaire qui s’en est suivie a fragilisé les banques éthiques et favorisé l’avènement de banques toujours plus grosses. Les contrôles accrus, les exigences nouvelles sur les données à faire remonter aux régulateurs étaient légitimes et nécessaires pour les banques systémiques [ celles dont la chute pourrait entraîner une crise financière NDLR ]. Mais ces contraintes se sont également appliquées aux petits établissements qui n’étaient pas du tout impliqués dans la crise financière, les forçant à s’adosser ou à fusionner avec des grands groupes bancaires. Or, il est fondamental pour une banque éthique de conserver son autonomie de gestion, sans quoi elle perd sa spécificité en même temps que son existence propre. »

Si je vous suis, cela signifie que créer aujourd’hui une banque à la finalité écologique et sociétale est impossible…

B.H. : « Oui. Je pense que les contraintes réglementaires expliquent pourquoi la Nef reste unique dans le paysage bancaire français. Et maintenir notre spécificité se fait au prix d’efforts et de combats incessants. Un acteur installé peut maintenir cette volonté-là. Mais il est évident qu’aujourd’hui créer une banque éthique où que ce soit en Europe est extrêmement difficile. Récemment, en Croatie, un groupe d’entrepreneurs sociaux en a fait les frais. Alors que leur projet était très bien structuré, ils n’ont pas eu l’autorisation de la banque centrale pour créer leur banque éthique. Cela montre à quel point notre système bancaire, et donc le financement des entreprises, reposent sur les décisions d’une poignée de grands groupes bancaires. »

Ces dernières années, les banques traditionnelles se sont dotées de produits d’épargne dits solidaires qui connaissent un certain succès. En atteste la progression régulière des encours. Cela ne va-t-il pas dans le bon sens ?

« La pression citoyenne oblige les banques à réagir »

B.H. : « La pression citoyenne oblige les banques à réagir. Cela prend effectivement la forme d’investissements socialement responsables. Mais ces fonds soi-disant responsables et éthiques sont loin de financer uniquement des activités durables. En avril dernier, la RTBF a épluché les fonds étiquetés « investissement socialement responsables » des principales banques de Belgique. Eh bien, on y trouve des entreprises de l’industrie pétrolière et du secteur de l’armement… Malheureusement, ce type de détournement n’est pas un acte isolé. Après 2008, je me rappelle avoir assisté au développement inouï des fonds de microcrédit. En y investissant, les épargnants ont pu avoir l’impression, tout en gagnant de l’argent, de soutenir les pays en développement, notamment d’Amérique latine. En réalité, les pratiques des opérateurs de ces fonds étaient scandaleuses. Ils appliquaient des taux d’intérêt de 100% sur les microcrédits et ont donc conduit à appauvrir encore davantage les personnes qu’ils étaient censés aider. Pour éviter ces dérives, il est primordial qu’il y ait des règles claires et transparentes pour aiguiller les citoyens dans leurs choix. C’est la raison pour laquelle, à la Nef, nous publions chaque année la liste de l’ensemble des prêts que nous avons accordés. Commercialement, c’est de la folie car cela signifie, concrètement, que nos concurrents savent qui on a financé et à quel taux. Mais en même temps, c’est une nécessité pour que nos sociétaires sachent précisément ce qu’on fait avec leur argent. »

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Votre modèle économique vous a protégé de la crise financière de 2008. Qu’en est-il de la crise actuelle : vos clients et vous-mêmes, êtes-vous fragilisés ?

B.H. : « Globalement, les secteurs d’activités que nous finançons, comme le bio, les circuits courts et les énergies renouvelables, se portent très bien. Néanmoins, pour un quart de nos emprunteurs - actifs pour l’essentiel dans les secteurs les plus touchés par le confinement (la restauration, le tourisme et la culture) - nous avons suspendu le remboursement des prêts. Il ne s’agit que de report de mensualités, donc, théoriquement, nous ne devrions pas être fragilisés. En revanche, je m’inquiète davantage du fait que nous ne puissions plus prendre de risques sur nos futurs prêts si l’activité économique reste durablement morose. D’où la nécessité d’une alliance entre les pouvoirs publics et la finance éthique pour soutenir les investissements d’avenir. »

Quelles formes pourrait prendre cette alliance ? La Banque centrale européenne va injecter des centaines de milliards d’euros dans l’économie pour freiner la récession. L’Europe ne pourrait-elle pas conditionner l’octroi de cet argent à des investissements dans le social et l’écologie ?

L’endettement d’aujourd’hui est « une bombe à retardement »

B.H. : « Absolument. A la FEBEA, nous avons développé une action de lobbying auprès de la Commission européenne et du Fonds européen d’investissement (FEI) dans ce but. Aujourd’hui, des sommes gigantesques sont débloquées pour soutenir les entreprises mais ce sont des bombes à retardement. Que va-t-il se passer dans 6 mois quand les prêts devront être remboursés ? Comment rembourser des crédits qui n’ont pas servi à investir mais à couvrir des pertes ? Comment une entreprise, fortement endettée, parviendra-t-elle à trouver les fonds nécessaires pour faire sa transition écologique ? Après avoir répondu à l’urgence, il faut désormais penser à une action ciblée de long terme. Il faut que l’Europe, via notamment le FEI, garantisse à 100% les investissements des entreprises qui tiennent compte des problématiques sociétales et environnementales. Ce sont ces sociétés-là qu’il faut massivement soutenir. »

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Et, au niveau de la France, quelles actions concrètes appelez-vous de vos vœux ?

B.H. : « Nous souhaitons que le prêt garanti par l’Etat (PGE) se destine désormais au financement des projets à forte utilité sociale, culturelle et environnementale. Mais je n’ai pas l’impression que le gouvernement aille dans ce sens, ce, même si beaucoup de citoyens l’attendent et l’espèrent. C’est pourquoi, dans ce que j’appelle notre action de rebond, je veux que la Nef cherche à se doter d’une capacité à influer sur le politique. Pour ce faire, nous devons grandir à tout prix. »

Grandir à tout prix : qu’entendez-vous par là ?

« D’ici 2 ans, nous devons atteindre 300 000 clients »

B.H. : « Aujourd’hui, la Nef compte 40 000 sociétaires-clients. Dans les deux ans à venir, nous devons passer à 300 000 au minimum. C’est comme cela que nous pourrons avoir un rôle dans la construction du monde de demain. C’est comme cela que nous pourrons mobiliser les citoyens autour d’une vision différente de la finance. »

Pensez-vous au compte courant, dont le lancement est attendu depuis 2017, comme outil pour attirer ces nouveaux clients ?

B.H. : « Le compte courant est un bon exemple de ce qui est très difficile à faire aujourd’hui en France pour une petite banque comme la nôtre. On est techniquement prêt à le lancer mais réglementairement, c’est plus compliqué. Toutefois, celui-ci étant la porte d’entrée des particuliers dans la banque, je pense qu’il faut impérativement que nous lancions notre compte bancaire dans les mois à venir. Je dirais presque de gré ou de force. C’est une obligation quasi morale. »

Quelle forme prendra-t-il ?

« La Nef doit lancer son compte bancaire. C’est une obligation quasi morale »

B.H. : « Il s’agira d’un compte de paiement, une offre type néobanque [compte sans découvert possible relié à une carte bancaire à autorisation systématique, NDLR]. Ce n’est pas simple à lancer car nous restons aujourd’hui partenaire du Crédit Coopératif, qui fait partie du groupe BPCE, et on ne fait pas ce qu’on veut. C’est pour cela que je dis que l’autonomie de gestion est indispensable pour une banque éthique. »

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(1) Enquête collaborative mondiale, initiée en Europe par la chaîne franco-allemande Arte, pour permettre aux internautes de donner leur avis sur la société actuelle (environnement, répartition des richesses, organisation...) et de dessiner leur monde idéal. Pour y participer, il faut vous rendre avant novembre 2020 sur le site « Il est temps ». Au 9 juin 2020, plus de 110 000 personnes ont répondu au questionnaire. A cette date, 46% choisiraient une banque plus éthique s’ils apprenaient que leur banque actuelle investit dans les énergies fossiles.