Aurélien SOUSTRE est cadre commercial dans la banque de détail et membre de la direction fédérale de la CGT banques assurances, représentant les salariés de ce secteur au Comité consultatif du secteur financier (CCSF).
Aurélien Soustre, le traitement des incidents de paiements dans les réseaux bancaires donne-t-il lieu systématiquement à lintervention dun conseiller ?
Aurélien Soustre : « Oui et non. Il y a effectivement une intervention humaine mais elle ne dure généralement que quelques secondes : des clics informatiques effectués à la chaîne. Le rôle du conseiller se limite en effet à un simple arbitrage : faut-il payer ou rejeter les opérations qui se sont présentées sur un compte en incident ? »
Comment cela se déroule cet arbitrage, concrètement ?
A.S. : « Chaque matin, le conseiller ouvre une application informatique qui liste les comptes, parmi ceux des clients de son portefeuille, qui sont en position irrégulière suite aux opérations passées au débit la veille. Cest-à-dire en négatif si le client na pas d'autorisation de découvert, ou au-delà de cette autorisation sil bénéficie dune facilité de caisse. Il choisit alors, client par client, sil faut payer ces opérations, ou rejeter toutes celles qui sont rejetables, cest-à-dire les prélèvements et les chèques...mais pas les paiements par carte bancaire (1). »
Combien de temps consacre-t-il à cette tâche ?
A.S. : « En général, traiter les incidents de la veille est la tâche prioritaire du conseiller, qui doit laccomplir avant une heure limite, entre midi et 15 heures selon les établissements. Il va donc débuter sa journée par cela et y consacrer un quart dheure en moyenne, même si ça peut varier en fonction du nombre de comptes concernés ».
Selon quels critères arbitre-t-il dans un sens plutôt quun autre ?
A.S. : « En fonction du risque présenté par la situation, avec laide de linformatique qui « score » le client selon son historique. Si lincident de paiement est une première, il aura tendance à cliquer pour payer les opérations. Sil y a déjà eu des rejets, ou sil y a des éléments indiquant que le client aura du mal à redresser sa situation - un encours de différé de carte bancaire trop important, par exemple - il rejettera plus facilement. Parfois, linformatique ne se positionne pas et le conseiller peut mettre sa décision en suspens, le temps déplucher la situation du client ou de lappeler. Mais dans le doute, il aura tendance à rejeter les opérations. »
Comment se déroule ensuite la facturation de la commission dintervention ?
« Cest linformatique, pas le conseiller, qui déclenche la facturation »
A.S. : « La facturation de la commission d'intervention et de la cascade de frais qui suit (rejets, lettres dinformation, etc.) est la conséquence du traitement par le conseiller, mais elle est déclenchée de manière automatique, au niveau informatique. Les conseillers ont parfois le pouvoir de rétrocéder certaines commissions, mais ce nest pas toujours le cas. Et sils le font, ils doivent se méfier : il est déjà arrivé que des conseillers soient sanctionnés par leur hiérarchie pour avoir été trop généreux. »
Les pratiques de facturation de la Caisse dEpargne et de la Banque Populaire en la matière ont été récemment dénoncées. Sagit-il dun cas à part ?
A.S.: « Il y a des soupçons concernant dautres réseaux [Le Crédit Mutuel est cité dans l'enquête de 60 millions de consommateurs, NDLR] mais ce n'est pas la norme, à ma connaissance. En revanche, toutes les enseignes ont en commun un manque de transparence dans la facturation des incidents de paiement. »
Lire à ce sujet : Caisse d'Epargne : une surfacturation illégale des frais d'incidents ?
Le prix des commissions dintervention (7,93 euros en moyenne selon les relevés cBanque) vous paraît-il justifié par rapport au travail fourni ?
« Une véritable machine à cash »
A.S. : « Non, ça me parait très élevé par rapport au temps passé, quelques secondes de la moyenne. Si lon rapporte ça au salaire du conseiller qui traite lincident, on se rend compte que le taux de marge des banques sur ces opérations est phénoménal. Cest une véritable machine à cash. »
Les commissions dintervention ne sont-elles pas aussi conçues comme une forme de rappel à lordre à destination de clients trop dépensiers ?
A.S. : « Je ne suis pas certain quassommer un client de frais a une quelconque vertu pédagogique. Dautant que cette tarification élevée ne saccompagne pas, en contrepartie, dun accompagnement du client face à ses difficultés financières. Les conseillers grand public, ceux qui traitent le plus dincidents, sont aussi ceux qui, en général, ont le portefeuille de clients le plus important : jusquà 2 000 parfois, un chiffre qui a doublé en 10 ans. Ils nont tout simplement pas le temps. »
Ny a-t-il pas une tendance à utiliser la tarification comme variable dajustement pour maintenir leur chiffre daffaires, affecté par les taux bas ?
« La rentabilité avant lactivité, même chez les mutualistes »
A.S. : « Certainement. Dans les banques de détail, le désir daccroître la rentabilité a remplacé le désir daccroître lactivité. Dans ce cadre, les tarifs sont une variable dajustement parmi dautres, comme le sont lemploi et les salaires. Le plus étonnant est que toutes les enseignes fonctionnent selon ce modèle, y compris les mutualistes qui nont pourtant pas dautres actionnaires que leurs clients. Elles se battent toutes sur les mêmes segments, sans stratégie de différenciation : le crédit immobilier, les jeunes, la banque en ligne Résultat : cette logique donne une image désastreuse des banques, et saccompagne dune montée des incivilités, que subissent les conseillers dans les agences. »
Que pensez-vous de laction régulatrice des pouvoirs publics dans le domaine ?
« Laction des pouvoirs publics est très insuffisante »
A.S. : « Elle est très insuffisante. Lannonce récente dun plafonnement global des frais dincidents en est un bon exemple. Cest une bonne mesure, réclamée de longue date par les associations de consommateurs. Mais le gouvernement a fait le choix de reprendre telles quelles les propositions de la profession bancaire, et de limiter ce plafonnement aux bénéficiaires de loffre spécifique clients fragiles. Une offre dont les clients concernés ne veulent pas toujours, et que les banques accordent selon des critères quelles choisissent. Résultat : elle ne concerne aujourdhui que 350 000 personnes environ. Cest un pansement sur une jambe de bois. »
(1) Le commerçant qui accepte un paiement par carte est garanti dêtre payé, ces opérations ne peuvent donc pas être rejetées par la banque.





















