EPI. Sous cet acronyme se cache le projet de lancer un nouveau réseau de paiement européen, concurrent de Visa et de Mastercard. Qu'est-ce que ça va changer ? L’éclairage de Pierre Lahbabi, CEO de Galitt, société spécialisée dans les paiements.

EPI, en quoi ça consiste ?

EPI, pour European Payment Initiative. Le 2 juillet, 16 grandes banques européennes officialisent leur projet de lancer, d’ici 2022, un nouveau réseau paneuropéen de paiement par carte bancaire. Parmi elles, on trouve BNP Paribas, BPCE, Crédit Agricole, Crédit Mutuel, La Banque Postale, Société Générale. Un projet d’initiative privée donc, mais soutenue par la Commission européenne.

Ambition affichée : proposer aux consommateurs et commerçants une nouvelle solution de paiement 100% européenne, « globale et innovante », qui couvrirait « tous les types de transactions (…) : paiement en magasin, paiement en ligne, retraits d'espèces, paiements entre particuliers en France ou partout en Europe », peut-on lire sur le site web de BNP Paribas.

Pourquoi la Commission européenne soutient cette initiative ?

Parce qu’elle répond à deux enjeux stratégiques. Le premier : l’harmonisation européenne. La mise en œuvre de l’EPI pourrait en effet achever le déploiement, débuté il y a plus d’une décennie, de l’espace unique des paiements en euros, mieux connu sous l’acronyme SEPA. « Cette volonté des institutions européennes d’harmoniser les paiements pour favoriser la concurrence et encourager l’innovation, au profit des consommateurs, s’est déjà concrétisée pour les virements et les prélèvements, rappelle Pierre Lahbabi. En revanche, dans le domaine des cartes bancaires, il y a eu des études, mais pas d’avancées concrètes. Cette initiative était donc attendue ».

Second enjeu, intimement lié au premier : la souveraineté. Visa, Mastercard, mais aussi Apple, Google ou Facebook, qui s’intéressent de plus en plus aux paiements, ont un point commun : ils sont tous états-uniens. « Avec la présidence Trump, puis la crise du Covid-19, la question de l’autonomie stratégique, notamment vis-à-vis des Etats-Unis, a fait un retour au premier plan », souligne le CEO de Galitt.

Quel est l’enjeu pour les banques ?

S’il est encore difficile à chiffrer, l’investissement nécessaire pour aller au bout de l’initiative se comptera sans doute en dizaines, voire en centaines de millions d’euros. Qu’ont-elles à gagner à investir autant d’argent ? L’enjeu est double, selon Pierre Lahbabi. Economique d’abord : les honoraires payés à Visa et Mastercard pour utiliser leurs réseaux de paiement « sont très élevés » : l’EPI permettra d’alléger la facture. Stratégique ensuite : « Il s’agit pour elles de reprendre la main, face notamment aux géants du numérique, Apple Pay en tête, en innovant à nouveau ».

Quel est le rapport avec le paiement instantané ?

Simple d’usage et quasi universelle : c’est grâce à ces qualités que la carte bancaire est devenue, depuis une vingtaine d’années, le moyen de paiement préféré des Français. Mais derrière cette simplicité d’usage se cachent des systèmes complexes d’échanges d’informations. Fournir ces « rails » de paiement, les plus fiables et sûrs possibles, c’est ainsi le métier de Visa et Mastercard, mais aussi en France du réseau domestique CB.

Pour s’affranchir de Visa et de Mastercard, l’EPI prévoit de s’appuyer sur une infrastructure déjà existante quoique très récente : celle développée pour le virement SEPA instantané. Ce dernier possède en effet toutes les caractéristiques nécessaires pour effectuer des paiements en magasin : il est instantané - le commerçant est payé sur le champ - et irrévocable : une fois le paiement effectué, il n’est plus possible de l’annuler.

Qu’est-ce que ça changera, au quotidien, pour moi ?

L'EPI ne devrait pas modifier fondamentalement vos habitudes de paiement. La carte en plastique, notamment, continuera à être le support privilégié pour payer en magasin, sans doute en concurrence accrue avec le mobile.

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En sous-main toutefois, nous allons assister à une « hybridation des paiements », annonce Pierre Lahbabi. « Aujourd’hui, il y a d’un côté les cartes ; de l’autre, les virements et les prélèvements. Ce sont deux silos bien distincts, avec des cas d’usage différents : on ne paie pas en magasin par virement ; on ne paie pas son loyer par carte. Demain, ce sera possible », promet-il.

L’EPI a-t-il vocation à remplacer Visa et Mastercard ?

Non. Le réseau issu de l’EPI ne traitera que les paiements dits « domestiques », ceux effectués en Europe avec des cartes émises par des banques européennes. Des transactions qui échappent déjà largement à Visa et Mastercard : en France par exemple, elles sont traitées, dans leur immense majorité, par le réseau national CB. En revanche, quand les consommateurs européens voyageront hors d’Europe, ils continueront à avoir besoin de Visa ou de Mastercard pour voir leurs paiements acceptés dans les commerces.

Plus concrètement, le futur réseau européen semble donc surtout appelé à se substituer aux actuels réseaux nationaux, comme CB en France. « Cela n’aurait pas de sens de conserver les deux », confirme Pierre Lahbabi. Comme il existe aujourd’hui des cartes « co-badgées » CB / Visa ou Mastercard, c’est-à-dire fonctionnant sur deux réseaux à la fois selon le type et le lieu du paiement, on devrait donc voir apparaitre des cartes co-badgées EPI / Visa ou Mastercard.

Quand l’EPI verra-t-il le jour ?

L’objectif fixé est celui d’un lancement à la mi-2022. Un délai très court - 2 ans à peine - pour un projet de cette ampleur, qui pourrait être tenu selon Pierre Lahbabi : « On ne part pas de zéro, des choix ont été faits pour le nouveau système se combine bien avec l’existant ». Toutefois, au-delà de la création de l’infrastructure technique, il faudra également mettre à jour, voire renouveler, les terminaux de paiement des commerçants, ainsi que le parc des cartes actuellement en circulation. Et bien sûr convaincre toutes les banques, les commerçants et les consommateurs de faire confiance à ce nouveau réseau. Le chemin est donc encore long.

A consulter : Comment obtenir une carte bancaire gratuite ?