Etienne Jaouen, quelle est la situation deux mois après le lancement de la mobilité bancaire Macron ?
Etienne Jaouen : « Les choses saméliorent petit à petit, mais certains problèmes persistent. A date, plus de 25 banques ne sont toujours pas connectées à Aigue-Marine (1), majoritairement des acteurs bancaires étrangers ayant de faibles activités de banque de détail en France. Certaines banques ont également des difficultés à respecter le format des messages, tel quil a été défini par le CFONB [Comité français dorganisation et de normalisation bancaire, NDLR]. Enfin, les règles opérationnelles, qui doivent guider les banques dans lapplication de la loi, ne sont pas toutes très claires et entraînent des dysfonctionnements. »
Quels sont ces dysfonctionnements ?
« Des règles pas toujours très claires »
E.J. : « Certains viennent du non-respect des règles opérationnelles, dautres trouvent leur origine dans labsence de règles. Un exemple : dans le cas où un mandat de mobilité indique une date pour la fermeture du compte, mais pas de date pour larrêt des opérations récurrentes, il ny a pas de règle précise. Certaines enseignes vont donc choisir de stopper ces opérations la veille de la fermeture du compte. Mais dautres vont préférer rejeter la demande de mobilité. »
Comment réagit le secteur bancaire face à ces dysfonctionnements ?
E.J. : « La messagerie interbancaire Sepamail et le CFNOB travaillent à mettre en place des règles supplémentaires, qui devraient entrer en vigueur en juin 2017. La Fédération bancaire française (2), de son côté, a lancé le 8 mars dernier le Plan daction mobilité, destiné à encourager les banques à être plus souples sur les délais, à donner la priorité aux demandes des nouveaux clients et à communiquer, le cas échéant, entre elles, sans passer par Aigue-Marine. »
Quest-ce qui explique ces difficultés de mise en uvre ?
« Un véritable big bang pour les banques »
E.J. : « La loi Macron a été un véritable big bang pour les banques, et la période de préparation na sans doute pas été suffisamment longue. Aigue-Marine na pas été suffisamment testée par les banques. Et certains prestataires de services de mobilité nétaient pas prêts. La FBF et le CFNOB auraient sans doute pu mieux anticiper les difficultés possibles sur les règles opérationnelles, notamment sur les délais de réponse. »
Certaines enseignes profitent-elles de la situation pour détourner lesprit de la loi, ou pour éviter de lappliquer ?
E.J. : « Je nai pas recueilli de témoignages précis. Mais je lis la presse, et certains comportements ont été rapportés : des banques darrivée qui forcent la clôture des comptes dorigine sans lassentiment du client ; des banques de départ qui dépassent sciemment le délai de 5 jours pour rendre le mandat caduc. Le Plan daction mobilité de la FBF devrait apporter un peu de souplesse et améliorer la situation. »
Face à cette situation, pensez-vous que le régulateur doive taper du poing sur la table ?
E.J. : « Il pourrait le faire, en cas de persistance des dysfonctionnements. Mais pas à court terme, pas avant lautomne je pense. »
Dans ce contexte, peut-on encore conseiller aux usagers dutiliser le mandat de mobilité ?
« Eviter de clore immédiatement le compte d'origine »
E.J. : « Les dysfonctionnements ne sont heureusement pas systématiques. Les clients des grandes enseignes françaises qui souhaitent par exemple partir vers une banque en ligne ont de bonnes chances que cela fonctionne. On peut toutefois leur conseiller de ne pas clore le compte dorigine, et den surveiller lactivité pendant quelques mois. Car les problèmes ne viennent pas seulement des banques darrivée et de départ, mais aussi des émetteurs de virements et de prélèvements. Certains ne sont pas prêts à mettre en application la loi Macron, dautres ny sont pas contraints parce quils se situent hors de France. »
La mobilité Macron est-elle suffisante ? Ne faudrait-il pas mettre en place une véritable portabilité bancaire, comme cela existe dans la téléphonie mobile ?
« Cette évolution a fait lobjet dun travail de préfiguration en France, qui a répondu non à cette question, estimant que la portabilité serait difficile à mettre en place. Pourtant, elle existe dans dautres pays comme la Suède et les Pays-Bas. Limpulsion pourrait venir des institutions européennes. Une réflexion sur le sujet est en cours, mais elle naboutira pas avant septembre 2019, pour une application éventuelle en 2020 ou 2021. Ce nest donc pas pour demain. »
La loi Macron, une incitation à changer
Malgré les difficultés de mise en uvre, la mobilité bancaire Macron a fait son trou dans lopinion. Selon un récent sondage Simon-Kucher/Research Now (3), un tiers des Français, qui nenvisageaient pas de le faire, se posent la question de changer de banque suite à lentrée en vigueur de la loi, et 15% vont changer de façon certaine.
(1) Aigue Marine est une application développée par la messagerie interbancaire Sepamail pour permettre léchange automatique des informations concernant les opérations récurrentes du client. Lire : Loi Macron : les banques dévoilent leur solution d'aide au changement de banque. (2) La FBF est lassociation professionnelle représentative du patronat bancaire. (3) Etude online Simon-Kucher - Research Now menée sur un échantillon de 1.054 Français âgés de 18 à 65 ans en février 2017



















