Le procès de l’ex trader de la Société Générale, Jérôme Kerviel, devant le tribunal correctionnel de Paris s'est achevé aujourd'hui. En attendant le jugement, qui sera rendu le 5 octobre prochain, retour sur les ultimes audiences, consacrées aux réquisitions du parquet et aux plaidoiries des avocats de la banque et de l'accusé.

Poursuivi pour faux et usage de faux, abus de confiance et introduction frauduleuse de données dans un système informatique, Jérôme Kerviel comparaissait depuis le 8 juin devant le tribunal correctionnel de Paris. Un procès tout au long duquel les deux parties n’ont pas dévié de leur ligne. D’un côté, l’ex-trader ne nie pas les faits mais refuse d’assumer seul la responsabilité, assurant que sa hiérarchie connaissait la teneur de ses prises de position ; de l’autre la Société Générale reconnaît des défaillances dans ses systèmes de contrôle, mais assure avoir été dupé par un individu « menteur » et « dissimulateur ».

Après les témoignages de plusieurs anciens supérieurs de l’ex-trader en début de semaine et le témoignage de l’ex-PDG de la Société Générale Daniel Bouton, les trois derniers jours étaient consacrés aux plaidoiries des parties civiles, aux réquisitions du parquet et enfin aux plaidoiries de la défense ce vendredi. Le jugement sera rendu le 5 octobre prochain à 10h00.

« Il mentait » mais « c’était crédible »

Eric Cordelle, 38 ans, polytechnicien, a été le supérieur direct de Jérôme Kerviel pendant toute la période examinée dans le cadre de l’affaire. Licencié après la découverte de la fraude pour « insuffisance professionnelle », celui-ci a reconnu n’avoir, à son arrivée à la Société Générale, que des connaissances très succinctes en matière de trading : « J’étais perdu, oui, pas seulement dans le maquis informatique, mais aussi dans le vocabulaire des traders ». Une incompétence qui selon lui a permis à Jérôme Kerviel de facilement tromper sa vigilance et de prendre des positions pharaoniques. « Il mentait du début à la fin, mais chaque qu’il expliquait quelque chose, c’était crédible ».

« En faillîte potentielle »

Passage à la barre de Maxime Kahn, 39 ans, trader expérimenté qui a eu la charge de déboucler le plus rapidement possible les 50 milliards de positions risquées prises par Jérôme Kerviel. Selon lui, la Société Générale était « en faillîte potentielle » et n’avait d’autre choix que de « déboucler » les positions prises. Dès le début du procès, Jérôme Kerviel a soutenu que la perte aurait pu être limitée à 1,5 milliard d’euros si la banque lui avait laissé le temps de se « refaire ». De son côté, Maxime Kahn a fait remarquer que la somme des positions prises par Jérôme Kerviel correspondait à la totalité des risques des 2.500 traders de la banque.

« J’ai eu peur pour la banque »

 « J’ai eu l’impression que dix étages de plancher s’écroulaient sous mes pieds », a confié Daniel Bouton, ex PDG de la Société Générale, aux commandes de la banque à l'époque des faits. Décrivant la découverte de la fraude comme une réelle « catastrophe », aggravée par le fait « qu’un agent avait la capacité de mensonge et de dissimulation », il a souhaité que Jérôme Kerviel reconnaisse « qu’il a menti et qu’il a fait ça tout seul », avouant qu'il avait eu peur pour la banque.

« Un mystère Kerviel ? »

Pour le président du tribunal Dominique Pauthe, la personnalité et les motivations de l’ex-trader restent un point sur lequel le tribunal n’a pas fait le tour. Se tournant vers le prévenu, il lui repose alors la même question qu’au tout début du procès « Qui êtes-vous Monsieur Kerviel ? Il y a-t-il un mystère Kerviel ? ». « Non, pour moi il n’y a pas de mystère Kerviel », répond alors le prévenu, « Je suis quelqu'un qui a essayé de faire son travail dans l'intérêt de la banque (…). Encore une fois, mon objectif était de faire gagner de l'argent à cette banque », a t-il dit en ajoutant qu’il a été « aidé par les encouragements de ses supérieurs » à poursuivre ses activités.

4,9 milliards de dommages et intérêts réclamés à Kerviel

Mercredi, la Société Générale, qui s’est portée partie civile, a réclamé 4,9 milliards d’euros de dommages et intérêts à son ancien trader en réparation du « préjudice » subi début 2008, montant demandé par souci de « simplicité » et de « compréhension » a expliqué Jean Veil l’avocat, précisant que la banque « aurait pu demander des intérêts, on aurait pu demander réparation pour le préjudice moral ».

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Le mystère du mobile : syndrome « d’un bovarysme financier » ?

Dès le début des réquisitions du parquet jeudi, l’un des deux représentants du ministère public a présenté l’affaire comme « une affaire unique, voire historique », dans laquelle on arrondit les chiffres au milliard près. Dénonçant « l’extravagance » de la position de la défense, consistant à dire « On ne m’a pas arrêté dans mon action donc je ne suis pas coupable » ; décrivant Jérôme Kerviel comme un « dissimulateur », « un menteur » et « un fraudeur de chaque instant », l’accusation s’est heurtée à une lacune de taille : le mobile. Evoquant plusieurs pistes sans grande conviction (« un espoir de bonus ? », « pour devenir une star ? »), les procureurs sont allés jusqu’à imaginer une insatisfaction chronique chez le prévenu, sorte de « variante financière du bovarysme », afin d'expliquer les agissements de l’ex-trader. Ils ont fini par reconnaître que le mobile restera « la seule obscurité ne pouvant être levée ».

Le parquet a requis 5 ans de prison dont 4 ans de prison ferme, à l'encontre de l'ex-trader.

« La créature de la Société Générale »

Cétait au tour de la défense, vendredi matin, d’exposer ses arguments. En appelant au « bon sens » du tribunal, l’avocat de Jérôme Kerviel, Olivier Metzner, a de nouveau voulu convaincre le tribunal que la hiérarchie du trader ne pouvait ignorer ce qu’il faisait. Pour expliquer comment « ce garçon normal » avait pu en arriver là, l’avocat a mis en cause la banque et le système. Jérôme Kerviel aurait été « formé, formaté, déformé par la Société Générale », perdant tout sens des réalités « dans l’engrenage de ce monde virtuel », devenant « la créature de la Société Générale ». Et de conclure sa plaidoirie en citant l’économiste John Galbraith : « Quand tout le monde gagne personne ne voit, quand tout le monde perd il faut un coupable, un seul. »

La défense a plaidé la relaxe pour l'abus de confiance et le faux et usage de faux. En revanche, elle a plaidé coupable concernant l'« introduction frauduleuse de données » dans un système de traitement automatisé.

Jérôme Kerviel sera fixé sur son sort le 5 octobre prochain à 10 heures, jour où le jugement du tribunal sera rendu. L’ex-trader risque jusqu'à 5 ans de prison et 375.000 euros d’amende. De plus, la Société Générale lui réclame 4,9 milliards de dommages et intérêts, soit la somme perdue suite à l’affaire.