A cause de la crise économique apportée par le coronavirus, aucune banque européenne néchappe à la chute des marchés financiers et au risque de voir les prêts accordés non remboursés. Dailleurs, lAutorité bancaire européenne (EBA) en mesure déjà les effets sur la solidité des banques grâce, notamment, aux ratios de fonds propres qui lui sont communiqués (CET1). Il sagit, en résumé, de largent mis en réserve par les banques pour leur permettre de tenir en cas de défauts en cascade des emprunteurs. Daprès le tableau de bord trimestriel de lEBA, ce coussin de sécurité était en moyenne, pour les banques européennes, de 14,7% à fin juin 2020, contre 15,9% à fin 2019. Et, à cause de la crise, il pourrait chuter dencore 5,7 points dici fin 2021.
Des pertes comptables et aussi réelles au premier semestre
A la Société Générale, ce coussin de sécurité a pour lheure moins été impacté. De 12,7% à fin 2019, il devrait être compris entre 11,5% et 12% à fin 2020, daprès les propres estimations de la banque. Par rapport à la moyenne européenne, la Société Générale reste à ce stade moins bien dotée en fonds propres rapportés à la taille de son bilan. En France, elle n'est pas le seul établissement concerné. Cest aussi le cas de Natixis, filiale cotée de BPCE, et de BNP Paribas qui communiquent sur un ratio CET1 de respectivement 11,2% et 12,4% à fin juin.
Mais, à la différence de BNP Paribas, la Société Générale a annoncé une perte au premier semestre, de 1,6 milliard deuros entre janvier et fin juin. Selon les analystes financiers interrogés par MoneyVox, les pertes de la Société Générale doivent être relativisées. « Sur ces 1,6 milliard deuros, plus de 1,3 milliard sont dus à des écritures comptables liées au fait que la Société Générale anticipe un niveau dactivité dégradé dans les mois à venir », nuance ainsi lun dentre eux.
Il n'empêche que ces mauvais résultats semestriels sexpliquent aussi par des pertes bien réelles, à chercher notamment du côté des activités de marché de la Société Générale. Actrice de premier plan sur les produits dérivés basés sur les dividendes versés, la banque navait en effet pas prévu qu'ils pouvaient être annulés, ce qui lui a fait perdre quelque 400 millions deuros au premier semestre. « Cest la première fois, ou presque, dans lhistoire du capitalisme que les dividendes annoncés en assemblées générales ne sont pas payés. Mais cette perte est conjoncturelle et exceptionnelle, souligne un connaisseur de la banque. Et la Société Générale a annoncé quelle allait réduire le risque sur ces produits structurés ».
Un problème structurel de rentabilité
« Ces dernières années, la Société Générale sest beaucoup focalisée sur son capital au détriment de sa profitabilité »
Mais alors, si les pertes du premier semestre sont ponctuelles, pourquoi la défiance des investisseurs envers la Société Générale est-elle si forte ? En effet, depuis février 2020, laction de la banque rouge et noire a chuté de 64%. En comparaison, les actions de BNP Paribas et du Crédit Agricole ont perdu respectivement 42% et 44% de leur valeur. « Le problème fondamental de la Société Générale nest pas lié à la crise du Covid-19. Il est structurel. Il sagit de sa faible rentabilité », estiment à lunisson les analystes questionnés.
Le ratio de rentabilité (ROE) - lun des indicateurs scrutés pour évaluer la capacité dune entreprise à générer du profit - est effectivement plus faible à la Société Générale que dans les autres groupes bancaires. Fin 2019, la moyenne de ce ratio pour les banques françaises était de 6,5%, selon les données de lEBA. A la Société Générale, ce ratio était de seulement 5%, contre 8,5% chez BNP Paribas, daprès les données communiquées par ces banques. Concrètement, cela signifie que 1 euro de capitaux propres de la Société Générale génère 5 centimes de bénéfices, contre 8,5 centimes chez BNP Paribas.
Daprès les analystes financiers, ce manque defficacité est lié à la masse salariale importante de la Société Générale et, plus généralement, à ses frais de fonctionnement mesurés au travers du coefficient dexploitation (rapport des charges courantes sur le produit net bancaire, léquivalent du chiffre daffaires pour une banque). Ainsi, à fin 2019, ses charges d'exploitation dépassaient 70% de son PNB, contre 64% en moyenne pour les banques européennes. Un problème qui nétonne pas les analystes sollicités. « Ces dernières années, la Société Générale sest beaucoup focalisée sur son capital au détriment de sa profitabilité, obsédée quelle était de retrouver une situation en capital confortable [en 2014, son ratio CET1 de fonds propres n'était que de 10%, contre 12,7% à fin 2019, ndlr]. Elle a donc un gros travail de restructuration à mener », souligne lun dentre eux.
Des économies et un changement de gouvernance pour rassurer
Pour baisser ses coûts de fonctionnement et rassurer ses actionnaires, le groupe bancaire a donc lancé un vaste plan déconomies dans son activité de marché, denviron 450 millions deuros dici 2023. La Société Générale prévoirait également de céder Lyxor, sa filiale de gestion dactifs. « Cela fait longtemps que jappelle de mes vux à ce que la Société Générale cède Lyxor, non rentable, et qui a généré moins de 200 millions deuros de PNB sur les 25 milliards deuros de PNB de la Société Générale en 2019 », commente un connaisseur de la banque. « Vendre Lyxor est idéal car cela va intéresser du monde. Cest le 3ème acteur de la gestion passive en Europe », complète un autre.
Pour renouer avec ses investisseurs, « la Société Générale doit aussi abaisser ses coûts dans sa banque de détail qui nest pas non plus très performante ». Le groupe est en effet entré dans la crise du Covid-19 avec un coefficient dexploitation proche de 72% dans sa banque de détail en France « quand le niveau normal est plutôt de lordre de 65% ». Pour faire baisser ce ratio, la Société Générale a pour projet de fusionner au sein dune nouvelle entité le réseau Société Générale avec sa filiale le Crédit du Nord. A en croire les analystes questionnés, ce projet est pertinent car cela n'avait pas de sens économique de garder deux réseaux commerciaux différents, deux systèmes informatiques différents, avec deux stratégies différentes, et en concurrence sur certains dossiers. Daprès nos informations, ce rapprochement pourrait dégager quelque 400 millions deuros déconomies par an.
Pour mener à bien cette stratégie, le groupe a fait évoluer sa gouvernance en fin dété. « Frédéric Oudéa, en poste depuis 2008, est probablement le seul patron de banque à avoir connu 3 crises économiques, ironise un analyste. Or, les investisseurs considèrent quil na pas préparé sa relève. Cest la raison pour laquelle il a fait monter la jeune génération ». Trois nouveaux directeurs généraux adjoints, dont Sébastien Proto qui va piloter le rapprochement Crédit du Nord-Société Générale, ont ainsi été nommés.
Une banque trop grosse pour faire faillite et se marier
« BNP Paribas et Société Générale tiennent déjà individuellement lEtat français en otage »
Mais pour lheure, ces changements stratégiques sont sans grand effet sur le cours boursier du groupe bancaire, qui a continué à dévisser en septembre (il a un peu rebondi début octobre). La Société Générale vaut désormais 10 milliards deuros en bourse, alors quelle en vaut normalement plutôt 25 à 30 milliards. Cest environ 4 fois moins que la capitalisation boursière de BNP Paribas, évaluée actuellement à un peu moins de 40 milliards deuros.
Dans ces conditions, la Société Générale peut-elle être la proie dun concurrent ? « Vu où son cours est tombé, lOPA est une réflexion appropriée », nous explique-t-on. Dautant que la Société Générale est habituée aux rumeurs de rapprochement, qui évoquent fréquemment un mariage possible avec la banque italienne Unicredit. L'absence d'union bancaire en Europe (garanties, produits bancaires, règlement des contentieux différents selon les pays) rend dans l'immédiat complexes les rapprochements entre deux acteurs étrangers.
D'ailleurs, avec la crise actuelle, un scénario différent, celui dun rapprochement avec BNP Paribas, est évoqué par la banque américaine Morgan Stanley. Or, se marier avec une banque française est un dénouement inenvisageable pour Frédéric Oudéa. « La grande différence en France, c'est un marché consolidé avec six acteurs qui représentent plus de 85% de parts de marché [...]. Les banques françaises ne sont pas des pures banques de détail, ce qui rend la consolidation beaucoup plus complexe. [...] C'est pourquoi je ne pense pas quune telle opération puisse vraiment se produire en France », expliquait-il fin septembre à loccasion d'une conférence organisée par Bank of America.
Interrogé par MoneyVox, Christophe Nijdam, membre du collège consultatif de lAutorité bancaire européenne, qui s'exprime à titre personnel, juge également ce scénario abracadabrant. « BNP Paribas et Société Générale sont toutes les deux des banques systémiques, qui tiennent déjà individuellement lEtat français en otage. Unies, leur bilan représenterait 4 100 milliards deuros au 30 juin 2020. Cette fusion ne résoudrait donc pas le problème de l'aléa moral, cela laggraverait ».
Pour rappel, une banque systémique est un établissement qui, s'il fait défaut, risque d'entraîner le système bancaire mondial dans sa chute. En ce sens, même si elle narrivait plus à payer ses salariés et couvrir ses coûts fixes, la Société Générale, considérée comme « trop grosse pour faire faillite », serait sauvée, au même titre que BNP Paribas, Crédit Agricole et BPCE également systémiques.


















