Katell MELLAZA, consultante pour le cabinet de conseil en banque-finance-assurance Vertuo Conseil
Certes, c'est une directive européenne qui a poussé la mise en place du SEPA Instant Credit Transfer (SCTInst), ou « virement instantané » en français, mais les banques y ont également trouvé de nombreux atouts : délai dexécution de 10 secondes, irrévocabilité, disponibilité 24h/24, plafond de 15 000 euros et surtout un vrai moyen de saffranchir de la domination des schemes de paiement (Visa et MasterCard) et de proposer une véritable alternative à la carte bancaire.
Malgré ce déploiement ambitieux, les banques françaises sont encore à la recherche de leur business model et surtout de la meilleure façon de le démocratiser auprès de leurs clients particuliers, entreprises et surtout auprès des commerçants. Pour les particuliers, vendre le paiement instantané uniquement comme un nouveau moyen de paiement, au même titre que la carte ou le chèque, serait une erreur. Limportant est dadosser ce moyen de paiement à des nouveaux services ou à des offres déjà existantes en y proposant une expérience client différenciante.
Payer un artisan, rembourser un ami, envoyer des fonds d'urgence
Par exemple, Natixis Assurances teste actuellement le paiement instantané pour le remboursement de sinistres le jour de leur déclaration. Le paiement instantané peut aussi permettre de financer des crédits conso, payer un artisan, rembourser un ami, envoyer des fonds durgence Autant de situations de la vie quotidienne sur lesquelles linstantanéité et lirrévocabilité du paiement ont un réel avantage pour le client et le bénéficiaire de son paiement.
« Vendre le paiement instantané uniquement comme un nouveau moyen de paiement, au même titre que la carte ou le chèque, serait une erreur »
Au niveau des entreprises, il y a aussi un vrai intérêt à déployer lusage du paiement instantané. La gestion de la trésorerie est au cur des problématiques actuelles. Avec une disponibilité du service 24h/24 et 7 jours sur 7, plus besoin danticiper et de prévoir, lémission et lencaissement se feront en temps réel et de façon plus fluide pour les trésoriers. Cest aussi un moyen de généraliser lusage du virement, plus facile et moins coûteux que la carte bancaire ou le chèque. Néanmoins, le déploiement du paiement instantané nécessite la mise en place dune nouvelle organisation et dadapter les outils comptables pour envoyer et recevoir des paiements au fil de leau.
Plus difficile de séduire les commerçants
Côté commerçants, la tâche sera plus ardue. Pour que le paiement instantané les intéresse, il faut dabord le démocratiser auprès de leurs clients. En point de vente, le déploiement ne sera donc pas « instantané ». En premier lieu, la question du support se pose et bien sûr, cest le téléphone qui simpose. Mais le paiement mobile reste encore très confidentiel en 2018, représentant seulement 0,1% des paiements. Le premier défi est donc dévangéliser les clients sur lusage du mobile.
Ensuite, côté réseau dacceptation, des adaptations sont nécessaires. Les terminaux acceptent des paiements par carte, pas par virement. Une modernisation du parc est nécessaire avant de généraliser le paiement instantané. Sachant que le paiement sans contact a mis presque 10 ans à simposer, il y a fort à parier que lInstant Payment devrait suivre la même tendance avant de gagner la confiance des Français.
« Le paiement sans contact a mis presque 10 ans à simposer »
Pour les e-commerçants, ça paraît plus simple dautant que la DSP2 a reconnu les initiateurs de paiement comme PSP (Prestataires de service de paiement). Un exemple : Sofort, moyen de paiement à distance très populaire en Allemagne qui se base sur un virement de compte à compte. Il est fort probable que ces acteurs voient en lInstant Payment lopportunité de se développer sur le marché français.
Mais encore faut-il que les PSP leaders (Ingenico, HiPay ) intègrent ces nouvelles offres, puissent émettre ces paiements et surtout développent des modules de prévention anti-fraude associés à ce nouvel usage. Les PSPs nont pas lintention dinvestir de suite dans le développement dun produit pour lequel les e-commerçants nexpriment pas une demande forte. Grégory Bourdin, CEO dHiPay, sexprimait sur le sujet dans une interview de MindFintech du 4 septembre 2018 : « L'Instant Payment est un moyen de paiement irrévocable : en cas de fraude ou derreur, on ne peut pas revenir en arrière. Il paraît donc peu probable quil devienne très populaire sur les sites e-commerce, dautant que les acteurs de la carte bancaire gèrent très bien la notion dassurance. » Il traduit bien les réticences de ces acteurs à mettre en place une offre qui comporte un réel risque de fraude et ne protège pas le consommateur.
Et le modèle économique dans tout ça ?
Là aussi, malgré le déploiement imminent, la stratégie économique des banques françaises reste encore floue. Et cest peut-être là que réside tout le problème de loffre. Pour transformer leurs infrastructures et se raccorder à SCTInst, les banques ont fait face à des coûts de développement importants. La gratuité du service nest donc pas envisageable.
« La gratuité du service nest pas envisageable »
Mais pour que le paiement instantané soit intéressant et se démocratise auprès du plus grand nombre, il est essentiel que son coût soit compétitif. Les clients ne seront prêts à payer plus cher pour un nouveau service que sils y trouvent un réel avantage : par exemple dans le cas dun besoin urgent denvoi de fonds. Le problème de ce service cest quau final, dans la majeure partie des cas, cest le bénéficiaire qui profite de linstantanéité et non le payeur. Etant donné quil paraît compliqué de proposer ce service payant pour les particuliers tout en voulant convertir le maximum dutilisateurs, il est évident que ce sont les entreprises qui porteront le coût. Mais là encore les banques vont devoir être inventives et proposer des offres attractives, moins chères que la carte bancaire, et surtout comprenant des services associés. Les banques nont donc aucun intérêt à proposer un tarif élevé, et, au contraire, devraient parier sur les économies qui vont être réalisées avec une généralisation de lusage de lIP : baisse des transactions par chèques et par espèces, économies déchelles...
La carte bancaire n'est pas encore délogée...
LInstant Payment nest pas une révolution mais plutôt une évolution logique du marché dans un monde connecté où linstantanéité est devenue un standard. Mais soyons honnête, la carte bancaire a encore de beaux jours devant elle et restera le moyen de paiement préféré des Français. Comme le paiement mobile, le virement instantané se généralisera le jour où le consommateur y trouvera une réelle valeur ajoutée et surtout sera suffisamment confiant à lidée de fournir ses données bancaires à un tiers.



















