Depuis plusieurs mois, des particuliers identifiés comme emprunteurs sont sollicités pour une proposition financière dun nouveau genre : la cession de dette. Phénomène discret dans un premier temps, le sujet prend de lampleur, au vu des questionnements surgissant sur les forums financiers. Pour lheure, les questions tournent autour dune seule enseigne, Ader Capital, mais il est difficile daffirmer quil sagit de lunique société sur ce créneau. Une discussion sur le sujet a notamment émergé sur le forum cBanque. Et lassociation de consommateurs UFC-Que Choisir de Nancy a décidé de publier « une alerte » en appelant « à être très attentifs sur ces nouveaux montages financiers ».
Quel est le montage proposé ?
Vous avez un crédit en cours, et 30 000 euros restant à rembourser. La société vous contacte et vous propose une « cession de dette » (exemple basé sur un « contrat de cession de dette » d'Ader Capital que cBanque a pu consulter). La promesse : dans quelques années, vous n'aurez plus aucun crédit à rembourser !
Mais attention, pour cela, la société vous invite à souscrire un ou plusieurs nouveaux prêts à la consommation, pour un montant de 20 000 euros. Une somme que vous devrez verser intégralement à Ader Capital en échange d'une promesse : à bout de quelques mois, cette société va prendre en charge vos échéances jusqu'à leur terme, ou vous permettre de racheter l'intégralité de vos crédits par anticipation. En attendant, votre endettement grimpe à 50 000 euros.
A en croire les démarcheurs, les clients-emprunteurs seraient donc gagnants sur toute la ligne La promesse est alléchante ! Mais est-elle réaliste ? Et l'emprunteur ne court-il pas le risque de se retrouver avec deux fois plus de crédits à rembourser ?
Un montage financier international et complexe
Première étape, le client doit donc avancer des fonds : « Le paiement de ce prix se fait soit par cash, soit en souscrivant un nouveau crédit », explique le gérant dAder Capital, Eric Guilloteau (1), qui a accepté de répondre à nos questions. Il précise que les particuliers font eux-mêmes les démarches auprès de létablissement de crédit conso, pour ensuite verser largent à Ader Capital. Selon nos informations, la somme réclamée peut sapprocher du montant de la dette initiale. Selon Eric Guilloteau, elle varie selon le dossier mais ne dépasse pas « 30% du montant de la dette » initiale.
Le client doit d'abord avancer des fonds ou prendre un nouveau crédit
Où va cette somme versée par le client ? « Dans le prix, il y a des frais de dossier et le prix de cession », explique le dirigeant dAder Capital. « Les frais de dossier permettent de faire vivre la structure. » Le « prix de cession » va lui alimenter une structure dinvestissement : « Cette somme part à Londres [où a été créé Ader Capital Ltd, NDLR]. ( ) Cette somme appartient à la structure. Elle est investie dans la société dinvestissement qui elle se trouve à lîle Maurice. Il y a ici énormément de holdings qui font fructifier leur argent parce que la fiscalité et la facilité daccès aux marchés le permettent. »
Une société dinvestissement fructueuse à lîle Maurice ?
Cette holding mauricienne, qui « est en train dêtre transformée en fonds dinvestissement », aurait investi dans limmobilier sur lîle Maurice et ailleurs, dans des sociétés non cotées, notamment en Afrique, « sur les marchés financiers » et en obligations. « Cela peut paraître un peu risqué, mais cest maîtrisé », assure Eric Guilloteau, qui affirme toutefois ne pas être en mesure à ce jour de livrer le détail de ces investissements. « Nous allons communiquer sur le fonds dinvestissement », promet-il, en évoquant du « 46,29% de rendement » en « 2 mois et demi » sur ses placements.
Ce serait donc le succès exceptionnel de cette holding mauricienne qui permettrait à Ader Capital de rembourser les dettes initiales de ses clients français, ainsi que les prêts à la consommation quils ont contractés pour loccasion. Dernier élément notable de ce complexe système financier, dimportance pour les clients français : la prise en charge des échéances nest pas forcément immédiate. « Il y a souvent un différé », avance Eric Guilloteau. « On ne rembourse pas pendant un certain temps cette somme là, pendant 6 mois, 1 an ou 2 ans selon notre calcul, pour pouvoir être sûr de pouvoir rembourser le capital à terme. »
Une « cession de dette » non conforme
Reste la question cruciale : quelle garantie pour le client-emprunteur de revoir ses fonds et de voir sa dette prise en charge ? Tout l'argumentaire d'Ader Capital repose sur lordonnance du 10 février 2016 ratifiée par la loi du 20 avril 2018 , qui a effectivement créé une législation sur la « cession de dette ». Mais que permet cette nouvelle disposition (2) ? « Un débiteur peut, avec laccord du créancier, céder sa dette. »
Une cession sans l'accord de la banque
Dans ses contrats, Ader Capital précise ainsi que « la présente cession de dettes est régie par les articles 1327 et suivants du code civil ». Problème, selon le code civil, la cession de dette nécessite laccord de la banque initiale : « Si le créancier y consent expressément, le débiteur originaire est libéré pour lavenir. A défaut, et sauf clause contraire, il est tenu solidairement au paiement de la dette. » Or Ader Capital nentre pas en contact avec les banques concernées, et sous-entend sur son site la possibilité de réaliser une cession « sans laccord du créancier » (la banque), évoquant alors une « cession imparfaite ». A lissue de son exposé, Ader Capital reconnaît donc : « [Les mécanismes de cession imparfaite] ne sont pas une cession de dette juridiquement. »
LACPR conseille dêtre vigilant
Contacté, le gendarme bancaire (ACPR) na pu livrer de recommandation sur ce sujet car « lactivité de cession de dette en tant que telle ne requiert pas dagrément de lACPR ». Mais le régulateur bancaire renvoie vers le code civil, en soulignant : « Nous attirons votre attention sur le fait quil convient aux clients dêtre très vigilants quant aux modalités de lopération proposée. Par exemple, en labsence daccord du créancier, le cédant reste solidairement tenu du règlement de la dette avec le cessionnaire. »
En bref, le montage proposé ne répond pas à la stricte définition d'une « cession de dette » de la législation. Si Ader Capital ne tient pas sa promesse, les particuliers auront donc toujours leurs dettes à honorer.
Eric Guilloteau assume ce qu'il présente comme une « cession imparfaite » : « Le client reste débiteur de sa dette. Nous sommes codébiteur de sa dette. Car, aujourdhui, les banques françaises ne sont pas prêtes à nous entendre en leur disant lâchez votre débiteur et prenez-nous à leur place. Le client va continuer de payer ses échéances mais cest nous qui lui remboursons. »
Une activité sans immatriculation au registre financier
Si lactivité de cession de dette telle que prévue par la loi ne nécessite pas dagrément ACPR, le montage financier évoqué implique la souscription dun nouveau crédit, et un investissement via plusieurs sociétés intermédiaires. Deux activités qui sont réglementées en France. Une immatriculation, en tant quIOBSP dune part, et en tant que CIF (3) dautre part ne seraient-elles pas nécessaires ?
« Je ne fais pas dintermédiation financière ! »
« Je ne fais pas dintermédiation financière ! », coupe Eric Guilloteau qui affirme pouvoir sinscrire au registre unique des intermédiaires financiers (Orias) « en 5 minutes » : « Ici [à lîle Maurice, NDLR], on est un fonds dinvestissement, et en France on est une société de distribution dun produit. » Il affirme refuser toute immatriculation pour éviter « toute ambiguïté » et répète quil sinscrira si ce registre sétend un jour à la cession de dette. Le parti pris de labsence dimmatriculation est dailleurs souligné dans les mentions légales du site vitrine de lenseigne.
La promesse dune communication et dune garantie futures
La non-immatriculation peut renforcer les craintes des clients potentiels vis-à-vis de cette activité inclassable. Après une période de discrétion volontaire, « de peur que la concurrence ne sy mette trop tôt », Eric Guilloteau affirme vouloir communiquer sur cette activité créée fin 2016. Il affirme avoir choisi une agence de communication, et que sa société exposera en détail son modèle « dici 2 mois ».
Le gérant dAder Capital affirme compter « 800 à 900 clients » en France, pour « 120 » remboursements définitifs. Est-ce possible de recueillir un témoignage ? « Nous sommes partis à la rencontre des clients et nous les avons filmés. Ils vont apparaître sur le site incessamment. Nous sommes en train de faire les montages. » Eric Guilloteau explique aussi faire évoluer certains aspects de son offre : un système de remboursement plus diffus et progressif, donc plus rassurant, et même un futur partenariat avec un organisme de caution. Objectif : offrir une garantie en cas de défaillance. Une garantie qui nexiste pas « aujourdhui », reconnaît Eric Guilloteau.
Une « confiance » comme seule garantie
Pas dimmatriculation au registre financier, pas de garantie financière, pas de véritable « cession de dette » au sens de la loi et une communication qui se fait attendre. A ce jour, la seule garantie sur laquelle peuvent sappuyer les particuliers sollicités, cest la confiance envers cette société. Comment garantir que la société d'investissement ne va pas s'effondrer ? Et donc comment rassurer les clients actuels et potentiels ? « Si cétait possible je le ferai mais je ne peux pas donner 100% de garantie à 100% de mes clients sur 100% de leurs dettes », répond Eric Guilloteau. « Ce nest pas possible. Ya un moment où il faut prendre des risques. » Il renvoie donc à ses communications futures, en sachant quil va sattirer des critiques : « Dire que du 46% en 2 mois et demi va nous amener du 200% par an, ce nest pas crédible. Pourtant cest vrai. »
Un signalement effectué auprès de la Répression des fraudes
Selon nos informations, un signalement de la société a été effectué auprès de la Répression des fraudes (DGCCRF). « La maison est ouverte », répond sans crainte Eric Guilloteau. Les enquêtes étant longues, à ce jour, impossible de livrer de conclusion définitive sur cette activité de « cession de dette ». Mais n'oubliez pas le conseil de lACPR : « être très vigilant quant aux modalités de lopération proposée ».
(1) Eric Guilloteau, qui se présente par ailleurs comme « managing director » de PayForYou.mu, était gérant de la société Credit Consulting, éditeur dAder Capital, au moment où nous lavons contacté, la semaine passée. Selon une annonce publiée ce 24 avril au Bodacc, il vient de céder la gérance de Credit Consulting à Damien Raut, qui était lui enregistré jusquen mars dernier en tant que directeur de Ader Capital Ltd à Londres.
(2) Article 1327 et suivants du code civil. A noter : les articles 1327 et 1327-1 ont été modifiés par la loi de ratification du 20 avril 2018.
(3) Intermédiaire en opérations de banque et en services de paiement (IOBSP) et conseiller en investissements financiers (CIF).

















