
Dès la fin de l'année, les paiements fractionnés seront considérés comme des crédits conso. Pour les organismes prêteurs, il va falloir s'adapter à un cadre bien plus strict. Marc Lanvin, vous êtes directeur général adjoint de Floa, filiale du groupe BNP Paribas et leader du BNPL en France. Que penser de cette règlementation ?
Marc Lanvin : C'est très positif. À vrai dire, nous attendions cela depuis un moment. Vous savez, Floa est un être hybride, entre crédit « classique » et BNPL. Et nous pouvions constater des écarts et différences entre les deux activités. Il nous semblait important que les règles du jeu soient mieux précisées. Les choses seront plus claires pour le consommateur, pour les marchands, et pour l'ensemble des organismes prêteurs. Désormais, il sera établi que même s'il se rembourse très vite, le paiement fractionné est un crédit. C'est une forme de consécration : la règlementation vient adouber le fait qu'il soit rentré dans les usages courants. Il y a 10 ans, cette activité était encore peu répandue. Aujourd'hui, 70% des Européens l'utilisent. Parce qu'ils trouvent cela pratique, très simple, et inclusif.
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Un flou juridique semblait entourer cette activité. Plusieurs experts soulignent que le manque de régulation pouvait engendrer certaines dérives, notamment sur internet : conditions étranges, pénalités faramineuses...
ML: On a pu constater quelques offres « exotiques », qui nous semblaient surprenantes. Au-delà, s'il y a pu avoir quelques dérives, c'était peut-être sur le sujet de la solvabilité du client ou de l'information sur la nature du produit. C'était « quelque chose », mais pas du crédit. Toutefois, je pense que le marché s'est déjà un peu « nettoyé ». Le nombre d'acteurs proposant le BNPL s'est resserré. D'ailleurs, l'ordonnance précise que les opérateurs devront être agréés. Cela va clarifier les choses, car quelques marchands faisaient du crédit sans en faire.
Plusieurs dispositions renforcent l'information préalable du client. L'offre n'était pas comprise ?
ML : Je pense tout de même qu'une majorité de personnes comprennent qu'elles achètent un produit à rembourser en plusieurs fois ! Vous savez, beaucoup d'éléments prévus par les textes étaient déjà mis en uvre par Floa et de nombreux confrères. Indiquer le coût, le taux global ou l'échéancier relève du bon sens... Mais tout le monde ne le faisait pas. Maintenant, ce sera obligatoire, et c'est tant mieux. Les exigences sont allégées par rapport à un crédit à la consommation, mais il faudra tout de même des écrits. Chacun devra s'assurer explicitement que le client a bien conscience de ce qu'il est en train de faire.
Il sera utile de lever un doute fréquent : le devenir du produit, pendant le prêt...
ML : Oui. Les règles sont les mêmes que pour le crédit affecté. Ce n'est pas une location. Le bien est au client, quoi qu'il arrive. Simplement, il y a en face un emprunt qu'il faut rembourser. Par exemple, si le téléphone ne marche plus, on ne peut pas arrêter de payer.
« Il y a beaucoup de fantasmes sur les organismes de crédit. On ne gagne pas d'argent sur les clients qui ne payent pas. Notre intérêt, c'est que tout se passe bien, car cela fidélise le consommateur. »
L'ordonnance prévoit également une étude de la solvabilité du client. Les BNPL n'étaient-ils pas accordés un peu trop facilement ?
ML : Il y a beaucoup de fantasmes sur les organismes de crédit. On ne gagne pas d'argent sur les clients qui ne payent pas. Notre intérêt, c'est que tout se passe bien, car cela fidélise le consommateur. On étudiait donc déjà la capacité à rembourser. Le point important, c'est que l'ordonnance introduit la notion de « proportionnalité », dès lors que le prêt est inférieur à 200 euros ou s'étale sur moins de 90 jours. Cette mesure nous semble tout à fait légitime, équilibrée. Chez nous, le panier moyen s'élève à 225 euros. S'il avait fallu, comme pour un crédit conso, demander les revenus, les dépenses, les charges, la situation maritale... C'était très contraignant pour cet acte d'achat.
Comment va se traduire cette analyse « proportionnée » de la solvabilité ?
ML : Les juristes sont en train de décrypter les textes. Selon notre interprétation, c'est une obligation de moyens. Il faudra démontrer que cette analyse est robuste, mais une liberté est accordée sur les outils mis en uvre. L'ordonnance apporte donc un peu de souplesse, et c'est une bonne chose, car on ne traite pas de la même façon un achat de 210 ou 3 000 euros ! Ce qui est sûr, c'est qu'il ne sera plus possible de se contenter de diviser la somme par 4 au moment du règlement. La solvabilité, il va falloir la justifier.
Parmi les éléments permettant d'objectiver la situation financière du client, l'Ordonnance mentionne le fichier des incidents de remboursement des crédits aux particuliers (FICP). Mais à la différence des autres prêts, sa consultation ne sera pas obligatoire pour le BNPL. Comment Floa va se positionner ?
ML : L'ordonnance dit tout de même que nous sommes vivement encouragés à le consulter ! Chez Floa, utiliser un fichier géré par la Banque de France, et y inscrire les clients qui ont rencontré des difficultés de remboursement, cela relève du bon sens. Nous l'interrogerons donc pour chaque dossier. S'assurer que la personne n'est pas connue pour une incapacité à payer nous semble un acte assez fort dans une étude de solvabilité.
Obligatoire ou non, la consultation du FICP pourrait se généraliser chez les acteurs du BNPL. Pour les clients « fichés », le refus de financement sera systématique ?
ML : En ce qui nous concerne, oui. Consulter le FICP coûte de l'argent, cela n'aurait pas de sens de ne pas utiliser la réponse. Surtout, ce serait toxique d'accorder un nouveau crédit à une personne qui a déjà connu des incidents. On pourrait nous accuser d'aggraver la situation. Effectivement, cela veut dire que ces clients n'auront plus accès au BNPL. Cela veut aussi dire que, pour enrichir le fichier et le rendre plus pertinent, davantage d'acteurs vont déclarer les difficultés liées au paiement fractionné. Ce qui n'était pas toujours le cas.
« En fonction de ce que vous achetez, du moment où vous l'achetez, de l'endroit où vous l'achetez, de l'adresse e-mail utilisée, du marchand... On est en mesure d'estimer précisément votre capacité à rembourser. »
Pour estimer la capacité de remboursement, beaucoup d'organismes utilisent le « scoring ». En quoi consiste-t-il ?
ML : Il s'agit de scores statistiques qui déterminent une « espérance de paiement », compte tenu de la situation. En fonction de ce que vous achetez, du moment où vous l'achetez, de l'endroit où vous l'achetez, de l'adresse e-mail utilisée, du marchand... On est en mesure d'estimer précisément votre capacité à rembourser. Plus de 13 millions de clients sont passés par nos services : nos bases sont donc de plus en plus pertinentes. Floa a de nombreux modèles : téléphone, voyage... il y a même un score selon le type de pneus ! Pour le voyage, cela dépend par exemple des dates de réservation et du séjour, des villes de départ et d'arrivée, du nombre de personnes... Avec le paiement fractionné, on sait exactement quel produit est concerné. Dans un monde pur et parfait, on pourrait répondre : « Ce téléphone a un peu trop de mémoire pour vos moyens financiers » !
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Un autre outil d'évaluation en plein développement, c'est l'agrégation bancaire, ou « open banking ». Vous comptez accroître son utilisation pour le BNPL ?
ML : C'est probable, quand cela se justifie. On s'en sert déjà pour le crédit conso, pour les montants plus importants. Cela permet d'aller un peu plus loin dans l'analyse de la capacité de remboursement. Concrètement, on va demander au client son accord pour se connecter à sa banque, accéder à ses relevés. L'objectif est de regarder l'évolution sur les derniers mois, si la tendance est dans le vert ou le rouge.
Avec tous ces garde-fous, on peut imaginer que les clients « fragiles », même non inscrits au FICP, auront moins de chance d'obtenir un accord...
ML : Bien sûr. Les limites, on en a tous. À commencer par le banquier. La particularité du BNPL, c'est que la première échéance est payable tout de suite par carte. Lors du règlement, la banque émettrice va regarder si la dépense passe ou pas. Si c'est le cas, c'est une première garantie. Sinon, on refusera le financement. Mais comme je le disais, le paiement fractionné se veut inclusif. Pourquoi empêcher une personne ayant une indemnité chômage, et qui a crevé ses pneus, de rembourser 250 euros sur 90 jours ? Pourquoi un retraité ou un étudiant boursier n'auraient-ils pas le bénéfice du doute ? Cela offre une soupape de sécurité, une petite bouffée d'oxygène. C'est court, et vous savez exactement ce que cela va vous coûter tous les mois. Ce n'est pas une spirale que l'on ne maîtrise pas. Mais attention, avec les plafonds de cartes bancaires, on ne pourra pas en faire dix dans la journée !
Les contraintes concernent notamment les prêteurs. Mais dans les faits, en magasin, ce sont les commerçants qui vont devoir assumer l'obligation d'information explicite, récupérer les éléments pour l'analyse de solvabilité, proposer la connexion aux comptes... Et même expliquer vos refus !
ML : C'est vrai, cela pourrait un peu alourdir la vie des commerçants. Mais en toute sincérité, la nouvelle règlementation est bien fichue. Floa a participé aux discussions, tout comme beaucoup de nos partenaires marchands et d'acteurs financiers. Un moment, le cadre avait été trop loin. Les professionnels du commerce et du e-commerce sont montés au créneau dans l'Europe entière. Bien sûr, il est important de protéger les emprunteurs, en les rendant plus informés. Mais il ne faut pas oublier de protéger les intérêts économiques des entreprises européennes. Beaucoup d'éléments envisagés ont été annulés. Grâce à cela, les nouvelles règles satisfont tout le monde : les associations de consommateurs, les établissements qui opèrent les prêts et les marchands.
Avec toutes ces contraintes, faut-il s'attendre à une contraction du marché ?
ML : C'est difficile de faire des prévisions. Savoir que ce produit est règlementé pourrait également rassurer certains consommateurs. L'important à rappeler, c'est que l'immense majorité des paiements fractionnés se passent bien. Les incidents ne concernent que 1 à 2% des clients. On pourrait donc se dire que l'on va faire 98% du chiffre de l'an dernier. Sauf que ce service est de plus en plus plébiscité. Je ne vois pas tant de raisons que cela qu'il ne continue pas à fonctionner !



















