En pleine montée de stress budgétaire à cause de l'inflation, proche des 6%, les ménages français disposent, avec le paiement en plusieurs fois, d'un outil pour étaler leurs dépenses dans le temps. Au risque de « surconsommer » et d'accroître encore leurs difficultés. Tour d'horizon des atouts et des limites de ces offres désormais omniprésentes.

Un voyage, un canapé, un smartphone, voire une simple paire de chaussures... Et même, à l'horizon 2023, un billet de train. Aujourd'hui, tout ou presque peut être payé en 3 ou 4 fois : le paiement fractionné (PF) est partout.

Un Français sur 3 (1) a déjà choisi cette solution pour étaler le paiement d'un achat sur 90 jours, en 3 ou 4 échéances, et 22% envisagent de recommencer dans les 12 mois à venir (2). Il faut dire que ces offres sont particulièrement attractives : souvent sans frais (pour le consommateur, pas pour le commerçant) et sans paperasses : pas besoin de fournir des bulletins de paie ou des relevés de compte, un numéro de carte bancaire suffit pour obtenir le feu vert, généralement en quelques secondes.

Un produit ancien, relancé par la crise sanitaire

Si l'on n'a jamais autant parler du paiement fractionné, ce n'est pas tant en raison de sa nouveauté. « Le produit est proposé depuis de nombreuses années par les établissements spécialisés, mais son usage a longtemps été circonscrit aux commerces physiques », confirme Sergio Monteiro, fondateur du comparateur spécialisé CheckmonCredit.fr. « Les paiements en 3 ou 4 fois étaient surtout utilisés comme des produits d'appel qui facilitaient l'entrée en relation avec de nouveaux clients. Les banquiers n'appréciaient que moyennement ce produit peu rentable qui nécessite de réaliser de gros volumes pour être interessant. Le plus du paiement fractionné réside dans la fluidité de la souscription et le fait qu'elle s'intègre quasiment sans couture au parcours d'achat en ligne. Le défi du volume et de la rentabilité reste bien présent, mais il permet aux acteurs du credit conso de prendre efficacement le train du commerce en ligne. »

Au cours des dernières années, le paiement fractionné a effet accompagné l'essor du commerce en ligne. Comme lui, il a été dynamisé par la crise sanitaire et les différents confinements. Selon des chiffres récemment dévoilés par l'ACPR (3), « [...] au premier trimestre 2021, par rapport à la même période de 2020, [la hausse] atteignait, en volume de crédits distribués, plus de 40% pour les PF [...] ». Un essor qui correspond également à l'émergence de nouveaux acteurs spécialisés (les Français Alma et Pledg, le Suédois Klarna, etc.), prêts à répondre à la forte demande des sites de vente en ligne.

Ces derniers, en effet, raffolent du paiement fractionné. Il répond à une de leurs exigences majeures : l'octroi instantané, qui permet d'éviter que l'acheteur n'ait le temps de renoncer à son achat. L'abandon de panier est un vrai fléau pour la profession : 7 paniers sur 10, en moyenne, n'aboutissent pas à une vente. Notamment en raison de processus trop longs ou du manque d'options de paiement disponibles.

Un outil à double tranchant pour les foyers à petits revenus

Pour remplir cette promesse de rapidité, les acteurs du paiement fractionné ont un atout : ils n'ont pas l'obligation de vérifier la solvabilité du client, c'est-à-dire sa capacité à assumer ses mensualités, ou si ce dernier est inscrit au FICP, ce fichier de la Banque de France qui regroupe les personnes qui ont déjà des difficultés à rembourser leurs crédits. Lorsqu'il est de petit montant et remboursable en 90 jours maximum, il échappe, en effet, aux contraintes qui encadrent la distribution du crédit à la consommation.

Conséquence : le paiement fractionné peut représenter un recours pour des ménages fragilisés financièrement, qui ne pourraient pas obtenir un crédit conso classique. Les chiffres suggèrent bien que c'est le cas. Selon une récente étude In Banque/Next Content, en partenariat avec Sopra Banking Software, les foyers les plus modestes (moins de 1 500 euros nets par mois pour le foyer) en sont les utilisateurs les plus assidus : 22% d'entre eux l'utilisent « souvent » pour leurs achats en ligne, contre 13% pour l'ensemble des Français.

« Il y a toujours des avantages et des inconvénients dans les outils financiers », juge Jean-Louis Kiehl, président du réseau associatif Crésus, qui accompagne des ménages en difficultés financières. « Le paiement fractionné permet aux ménages les plus vulnérables d'accéder à un crédit à un coût raisonnable. Mais il les encourage aussi à surconsommer, alors même qu'ils devraient plutôt faire un point budgétaire. Nous voyons apparaître des ménages qui ont 5 paiements fractionnés en cours et n'arrivent plus à rembourser. »

Des risques d'endettement « mal maîtrisé, voire excessif »

« Il y a l'image un peu sulfureuse et il y a la réalité », nuance Jocelyne Amegan-Douaud, directrice générale de Django, filiale de La Banque Postale Consumer Finance. « Selon les chiffres de la Banque de France, moins d'1% des dossiers de surendettement sont liés à des paiements fractionnés ».

Le régulateur, pourtant, est en alerte. Mi-juillet, l'ACPR a publié les résultats d'une enquête sur le sujet. Elle y évoque un « risque élevé d'endettement mal maîtrisé, voire excessif pour les personnes les plus fragiles financièrement ». Elle pointe aussi certaines pratiques actuelles. Deux en particulier : le défaut d'analyse de la solvabilité de l'emprunteur (on y revient) et le coût des pénalités en cas de retard de paiement.

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En l'absence de vérification de la situation financière des consommateurs, 11% des paiements fractionnés accordés en 2020 ont engendré un ou plusieurs incidents de paiement, toujours selon l'ACPR. Un chiffre qui risque encore d'augmenter avec la crise économique, qui fragilise un nombre croissant de ménages.

Or, ces incidents peuvent coûter très cher et aggraver encore les difficultés. Tous les acteurs, ou presque, facturent des pénalités de retard. Chez certains (au moins 3, selon l'ACPR), elles dépassent même largement celle appliquées sur les autres types de crédits à la consommation », plafonnées par le Code monétaire et financier à 8% des échéances échues impayées.

Une directive européenne à venir

Pour le régulateur français du secteur financier, la cause est entendue : le paiement fractionné doit être mieux encadré. C'est déjà en projet : une nouvelle directive européenne sur le crédit à la consommation, intégrant le PF, est en préparation. Mais elle n'entrera pas en vigueur avant deux ans au moins.

En attendant, l'ACPR appelle les acteurs de ce marché à adopter, « sans attendre », des « mesures permettant de renforcer la protection des consommateurs » : respect des taux d'usure et du plafond des indemnités de retard, meilleure information de l'emprunteur sur la nature de son engagement, contrôle accru de la solvabilité, consultation du FICP...

Certains acteurs affichent d'ailleurs déjà leur bonne volonté. C'est le cas de Django, lancé en mars dernier par La Banque Postale Consumer Finance, qui revendique une approche « citoyenne » du paiement fractionné. « Pour éviter l'effet d'accumulation, nous limitons leur nombre à 1 ou 2 par marchand et par tranche de 35 jours », détaille sa directrice générale, Jocelyne Amegan-Douaud. « Nous refusons également de financer des achats alimentaires. » Django revendique aussi le « dialogue » avec l'usager : « Nous le prévenons 5 jours avant chaque échéance, ce qui lui permet de demander à décaler le paiement, par exemple pour attendre le versement de son salaire. »

En attendant la mise en place d'un cadre, la meilleure prévention reste toutefois l'éducation. Aux Etats-Unis, pays où le paiement fractionné fait des ravages, notamment chez les jeunes adultes, ce sont les réseaux sociaux qui s'en chargent. A l'image de l'influenceuse Madeleine White, qui expliquait récemment à sa large audience sur TikTok : « (...) Ce n'est parce que vous pouvez payer plus tard que vous ne paierez rien. 400 dollars reste 400 dollars. Et si vous ne pouvez pas vous permettre de l'acheter en une fois, cela veut peut-être dire que vous ne devriez pas l'acheter. »

(1) Etude Younited réalisée en juillet 2021, avec MixFactory, institut d'étude indépendant, dans 5 pays (France, Allemagne, Espagne, Portugal, Italie) à partir d'une enquête en ligne menée sur un échantillon de 2 500 personnes.

(2) 11e Baromètre du pouvoir d'achat Cofidis, réalisé en collaboration avec CSA Research, juillet 2022. Lire : Les Français trop courts de 510 euros par mois pour vivre convenablement.

(3) Autorité de contrôle prudentiel et de résolution, régulateur du secteur banques-assurances en France.