En ce 28 janvier 2028, Etienne a le sourire. Son profil a enfin « matché » avec lappartement de ses rêves. Après plusieurs rendez-vous d« immo dating » sur lapplication mobile leader du marché, lalgorithme lui a enfin déniché sa perle rare immobilière. Dans la foulée, il reçoit un message vocal de sa banque le conviant à une visio-conférence où il apprendra si oui, ou non, un prêt va lui être accordé. Etienne est confiant. La trentaine florissante, développeur informatique dans une PME prometteuse, il est convaincu que, le soir même, les fonds auront été virés sur son compte bancaire.
En attendant son rendez-vous avec Lucie, sa banquière virtuelle, Etienne se relaxe en jouant à son jeu vidéo préféré. Une habitude quil a prise, ces dernières semaines, à cause dun dossier professionnel long et stressant. Sans sen rendre vraiment compte, il passe désormais plusieurs heures presque chaque soir à jouer à des jeux payants en ligne. Il ne le sait pas encore mais cette nouvelle passion à fait basculer son profil bancaire de « jeune cadre dynamique » à « personne sujette aux addictions », ce qui va entrainer le refus de sa demande de prêt Sa banque ayant privilégié Alexia, qui sest mise à acheter des produits de puériculture. La preuve, pour lalgorithme, quil sagit dune jeune maman qui aura un sens aigu des responsabilités dans les années à venir.
Quand la fiction simmisce dans la réalité
« En France, on n'en est pas encore là »
Lhistoire dEtienne est une pure fiction mais, comme toute bonne dystopie, elle est empreinte dune part de réalisme. En effet, certains établissements bancaires se basent déjà sur des algorithmes danalyse de données de paiement pour leurs prêts. Lexemple le plus abouti est probablement Ant Financial. Cette filiale bancaire dAlibaba, lAmazon chinois, a développé son crédit « Sesame » basé sur un système de notation individuelle qui tient compte notamment du comportement des emprunteurs et de leurs transactions passées. De laveu même de son directeur de la technologie, « quelquun qui joue aux jeux vidéos 10 heures par jour sera considéré comme une personne paresseuse, tandis quun individu qui achète régulièrement des couches-culottes sera présumé être parent, donc probablement plus responsable », expliquait en 2015 Li Yingyun au média chinois Caixin, comme relayé par la BBC.
« En France, on n'en est pas encore là », rassure Guillaume Alméras, fondateur du site de veille bancaire et de conseils Score Advisor. « Je nai connaissance daucune variable provenant dhabitudes de consommation qui rentreraient dans le scoring pour lattribution dun crédit », explique aussi à MoneyVox le Crédit Agricole Ile-de-France. Mais, pour Guillaume Alméras, « il ne faut pas être naïf. Ce nest pas parce que cette analyse nest pas automatisée, que les dépenses ne sont pas prises en compte pour étudier une demande de prêt ». Analyser le montant de vos dépenses et leur nature est dailleurs lune des raisons pour lesquelles la banque vous demande vos 3 derniers relevés de compte bancaire.
Des dépenses rédhibitoires pour les banques
« Un relevé de compte donne une idée du rapport de quelqu'un à l'argent et à la dépense »
Dans ces historiques, les établissements de crédit sont à laffut des découverts et incidents de paiement, mais aussi des dépenses de nature à questionner sur la fiabilité du client. « Il y a des écritures qui peuvent même être rédhibitoires sur un relevé de compte, typiquement les jeux d'argent du type casino ou poker en ligne si elles sont présentes de manière récurrente », souligne Christelle Molin Mabille, présidente de la CNCEF Crédit, une association professionnelle qui regroupe des courtiers.
Ces dépenses redoutées sont plus généralement celles pouvant faire penser à un comportement dachat excessif, en lien éventuellement avec une pathologie ou une addiction (jeux dargent, alcool ). « Je ne prétends pas qu'un relevé de compte est le reflet exact de la personne qui le détient, nuance tout de même Christelle Molin Mabille. Mais il donne une idée de son rapport à l'argent et à la dépense. Ces critères associés à d'autres, comme la capacité d'épargne, permettent à la banque d'extrapoler sur le niveau de risque d'un client ».
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Certaines fintechs françaises vont plus loin et se branchent directement aux comptes en banque des clients pour faire leur analyse de risque. Ainsi, « une néobanque comme Prismea sinscrit dans la tradition des banques anglo-saxonnes qui se basent plus sur lentrepreneur et ses actes, que sur lentreprise en tant que telle pour accorder un financement », souligne Guillaume Alméras. Sappuyant sur lagrégation de comptes, cette banque pour les pros, filiale du Crédit du Nord, veut en effet à terme proposer des crédits instantanés à ses clients.
Sur le segment des particuliers, la plateforme de prêt à la consommation Younited Credit bouscule le scoring. Cest-à-dire lévaluation de la capacité dune personne à rembourser lemprunt quelle sollicite. Plutôt que de joindre ses derniers relevés de compte, Younited Credit propose à lemprunteur, sil le souhaite, de lui donner directement accès à son compte en lui confiant les identifiants à son espace client bancaire. Ainsi, la fintech a accès directement à la source, sans falsification possible et sur un historique plus long, à ses revenus, à ses charges et à ses données de transactions. Elle calcule ainsi de façon plus précise ses ratios dendettement et son reste à vivre, met en avant Pierre-Marin Campenon, directeur commercial chez Younited Credit.
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Suspicion à lencontre des chèques et des espèces
« Ce client a dû se justifier en expliquant qu'il recevait des pourboires »
Lévaluation de Younited Credit se base aussi sur l'analyse de mots clés repérés sur les comptes. « Cela nous permet de mettre en lumière les incidents bancaires, mais aussi des comportements potentiellement à risque », explique son directeur commercial. Lun des objectifs étant de déceler les comportements atypiques qui font lobjet dune analyse dédiée : « quelqu'un qui fait plusieurs fois la même transaction, portant sur le même montant, toujours en cash ou en chèques, ou envers la même contrepartie, déclenche une alerte. Soit son dossier est refusé d'office, soit il passe entre les mains d'un analyste qui, après étude, acceptera ou non le prêt, et adaptera le taux au niveau de risque décelé », détaille Pierre-Marin Campenon.
De façon souvent plus manuelle, dans les agences bancaires aussi, létude des relevés de compte vise à repérer des opérations surprenantes qui pourraient notamment faire penser à de la fraude ou du blanchiment. « Cela fait partie du boulot de banquier de voir doù vient et où va largent », rappelle le fondateur de Score Advisor. Cest pourquoi, outre létude de la nature des dépenses, les banques font également attention aux moyens de paiement utilisés.
« Quelqu'un qui a 70 ans et utilise quotidiennement son chéquier, cela n'est pas surprenant. Cette pratique fait partie de sa génération. Par contre, un trentenaire qui paie beaucoup par chèques est interpellant », explique Christelle Molin Mabille. « J'ai en tête ce client qui était créditeur sur son compte, avait de l'épargne mais qui ne faisait aucune dépense par carte en supermarché. Il a dû se justifier en expliquant qu'il recevait des pourboires quil dépensait pour ses courses alimentaires », illustre la porte-parole de la CNCEF Crédit.
Montée en puissance des algorithmes dans les banques
Si, dans les établissements traditionnels, létude des demandes de prêt repose encore sur lanalyse humaine, « les banques sont à un tournant », explique Guillaume Alméras. Ce nest quune question de temps avant que lusage des algorithmes se généralise dans les établissements traditionnels, souligne cet expert du secteur bancaire.
Dailleurs Frédéric Oudéa, le patron de la Société Générale, esquissait en octobre dernier une vision tout à fait compatible avec la montée en puissance de lautomatisation du prêt. Pour lui, « le crédit peut se faire en digital, le cur de la relation avec son banquier est lépargne », expliquait-il lors dune conférence sur le « thème de la banque du futur ». Certains établissements traditionnels ont dores et déjà avancé vers plus de robotisation. Loutil danalyse de Younited Credit, décrit plus haut, est utilisé par Bpifrance pour ses prêts aux entreprises et par HSBC sur le segment des particuliers, nous explique la fintech française.
Mais quen est-il des emprunteurs ? Sont-ils prêts à partager leurs données de paiement ? Daprès une étude Sia Partners du 26 janvier, ils répondent « oui » à 52%, mais seulement sils obtiennent une contrepartie financière. En ce sens, Younited Credit octroie des avantages aux internautes qui donnent accès à leur compte, comme un délai de réponse raccourci en quelques heures seulement. Sur les sites marchands où le prêt conso de Younited Credit est accessible (LDLC, Tediber ), lusage des données de paiement débloque dautres facilités. « Si nos partenaires nous le permettent, nous pouvons prendre en compte l'historique de paiement du client sur ce site pour améliorer notre scoring. S'il s'avère que c'est un bon client, son parcours de souscription est simplifié et il peut éventuellement obtenir un taux d'intérêt plus bas », poursuit Pierre-Marin Campenon.
Bilan et conseils pour transformer vos dépenses en avantages
- Algorithme sophistiqué ou analyse humaine, les banques peuvent tenir compte de vos dépenses afin de décider de vous accorder, ou non, un prêt immobilier ou à la consommation. Ce critère vient en complément dautres, plus classiques, comme votre patrimoine, vos revenus, votre situation familiale... Pour mettre toutes les chances de votre côté, vous devez donc soigner votre compte bancaire.
- Au moins trois mois avant de faire un prêt, surveillez vos achats. Montrez-vous plus mesuré dans vos dépenses de consommation. Lobjectif étant que vos relevés bancaires soient la preuve que vous savez gérer votre budget.
- Si vous faites régulièrement des virements vers dautres comptes, nommez-les pour lever toute ambiguïté sur leur nature (« épargne sur compte x », « loyer pour les vacances », « remboursement d'un tel »). Cela apportera aussi de la fluidité et de la lisibilité à lhistorique de votre compte bancaire.
- Les banques peuvent aussi accorder de limportance aux moyens de paiement utilisés. Une personne qui na aucune transaction par carte bancaire et nutilise que du cash et des chèques rend opaque le relevé de compte. Cela interroge aussi le banquier dans un contexte où rares sont les Français à ne pas avoir de carte bancaire.




















