Pour obtenir un bilan chiffré fiable, il faudra probablement attendre 2019 et les statistiques de la Fédération française de lassurance (FFA) ou du régulateur du secteur, lACPR. Pour lheure, difficile donc dapprécier à quel point lamendement Bourquin, ou « loi Bourquin », a bousculé le marché de lassurance emprunteur, sauf à sen remettre au ressenti des acteurs du secteur.
« Des niveaux de demandes bien plus modérés que ce que lon anticipait »
« Début 2018, après la décision du Conseil constitutionnel, nous avons effectivement vu les demandes arriver », décrit Henri Le Bihan, directeur général adjoint de Crédit Agricole Assurances . « Mais nous sommes sur des niveaux de demandes bien plus modérés que ce que lon anticipait. De lordre de 2% de notre portefeuille en assurance emprunteur sur les Caisses régionales du Crédit Agricole et LCL. » Linquiétude du début dannée semble pour lheure avoir laissé place au soulagement, dautant que « ce marché est occupé par des acteurs très dispersés. »
Lun de ces acteurs alternatifs, Patrick Petitjean, fondateur et CEO du « courtier souscripteur » Utwin, livre une impression relativement proche : « Nous notons beaucoup de facturations [demande de devis, NDLR] de curiosité depuis le début de lannée. » Autrement dit : des emprunteurs sensibilisés mais que ne vont pas forcément au bout de la démarche. Pourquoi ? Explication en cinq points.
1 Ce qui a changé en 2018
Depuis le début 2018, vous pouvez changer dassurance de prêt immobilier quelle que soit lannée de souscription du crédit. Une possibilité ouverte une fois par an, à la date déchéance annuelle du contrat dassurance. Une fois cette date identifiée, il faut prendre en compte le préavis de 2 mois pour lenvoi de la demande de résiliation et de substitution dassurance à sa banque.
Lire aussi : Comment changer dassurance de prêt immobilier en 2018 ?
2 Le flou sur la date à prendre en compte
Problème : dune part, la date déchéance nest le plus souvent pas mentionnée dans le contrat dassurance ; dautre part, les banques ne sappuient pas toutes sur la même pratique. Date de signature de loffre de prêt ? Cest le choix le plus courant dans le milieu bancaire. Mais certains réseaux se basent sur la date dadhésion au contrat dassurance (Crédit Agricole), dautres sur la date de prélèvement de la première échéance, ou sur la date dédition de loffre de prêt. Si bien que la Fédération bancaire française a publié un « bon usage professionnel » sur le sujet : chaque banque doit afficher sur son site la date qu'il choisit en référence.
Lire à ce propos : Les banques doivent afficher clairement la date de substitution de lassurance de prêt
« La FBF sest voulue pragmatique », développe Henri Le Bihan, de Crédit Agricole Assurances. « Ce qui est ressorti des échanges au CCSF, cest que les clients veulent savoir quelle est la date à prendre en compte dans leur banque. Cela doit maintenant être clairement affiché. » Une norme qui « va dans le bon sens » selon Patrick Petitjean, dUtwin, même sil estime que « la meilleure solution serait luniformisation de la date déchéance annuelle, en optant pour la date anniversaire de loffre de prêt ».
3 Des banques qui cherchent à vous décourager
Avant l'application de cette norme, certaines banques utilisaient lambiguïté de la date anniversaire pour contrer les velléités de départ des emprunteurs assurés : « Cela leur permet de renvoyer le client à lannée suivante pour changer dassurance », appuie Patrick Petitjean. Ce sont les fameuses manuvres dilatoires des banquiers pour décourager leurs clients de changer dassurance : une pratique semble-t-il courante et déjà à luvre suite aux lois Lagarde ou Hamon, censées faciliter la concurrence sur ce marché.
« La profession a été pointée du doigt sur les entraves à la réglementation », reconnaît Henri Le Bihan, de Crédit Agricole Assurances, qui a été l'un des rares à accepter de répondre à nos questions sur le sujet. « Au Crédit Agricole, nous respectons le délai de 10 jours ouvrés prévus par la loi dans 98% des cas. Nous ne pouvons pas atteindre les 100% pour des raisons opérationnelles », affirme-t-il.
Une contre-proposition pour « tous les emprunteurs qui se présentent »
Au-delà des techniques visant à faire traîner les dossiers de résiliation, les banques ont dautres cordes à leur arc pour conserver leurs clients : elles répondent par une contre-proposition, avec le plus souvent à la clé une cotisation mensuelle revue à la baisse. « La banque saligne sur le tarif », confirme Patrick Petitjean, dUtwin. « Tant mieux pour le client, mais ce type de comportement montre quelles ne respectent pas leurs clients. »
Henri Le Bihan, de Crédit Agricole Assurances, assume, et décrit la réaction du banquier face au client se présentant avec une offre dassurance de prêt alternative : « Le conseiller bancaire commence par vérifier si le client a une proposition dun autre assureur entre les mains. Si cest le cas, nous rétablissons les ordres de grandeurs : les économies promises de 10 000 ou 15 000 euros sur lensemble de la durée de remboursement ne concernent quune petite minorité de client. Proposition alternative ou non, nous faisons dans tous les cas une contre-proposition. »
4 Des promesses déçues ?
De nombreux comparateurs et assureurs alternatifs annoncent en effet des économies potentielles jusquà 15 000 euros. Certains emprunteurs peuvent être déçus en réalisant une simulation car ces montants correspondent surtout à de bons dossiers, pour des emprunteurs jeunes et en début de prêt. Par ailleurs, il y a parfois un décalage entre la simulation et le devis final, comme le signalait en début dannée Isabelle Tourniaire, du cabinet spécialisé BAO, en affirmant que les comparateurs « ne prennent pas en compte léquivalence des garanties ».
De fait, les comparateurs peuvent identifier un contrat dassurance, puisque linternaute indique la durée de remboursement restante et sa banque prêteuse, mais sans connaître la situation précise de l'assuré. Ce dernier a pu profiter dune remise tarifaire de son assureur-banquier à la signature, ou son contrat peut cacher des particularités. Le plus souvent, le gain réel nest ainsi connu quune fois que linternaute a lancé la démarche de demande de délégation, après avoir rempli le questionnaire médical, etc. Une démarche qui réclame donc plus quune poignée de minutes derrière un ordinateur
5 Le marché va continuer dévoluer
« Beaucoup de gens se renseignant sur le sujet ou lançant les démarches sont découragés par la complexité et la résistance que leur oppose leur banque », juge Patrick Petitjean. Sa société Utwin propose des offres dassurance emprunteur élaborée avec des mutuelles ou assureurs (Harmonie, Malakoff-Médéric, etc.). Les souscriptions ne se font ainsi pas uniquement via les comparateurs mais aussi via les sociétés de complémentaires santé partenaires. Celles-ci contactent directement leurs clients pour leur proposer une solution alternative. Patrick Petitjean reconnaît que le marché est pour lheure assez éclaté, avec « pléthore doffres » : « Il va se stabiliser d'ici 2 ou 3 ans. »
« Une nouvelle offre » pour le Crédit Agricole et LCL en 2019
Selon les derniers chiffres disponibles, lassurance de banques accapare 85% du marché du prêt immobilier, et lassurance déléguée 15%. « 15%, cest sur le stock », tempère Henri Le Bihan, de Crédit Agricole Assurances. « Sur le flux de nouvelles souscriptions, lassurance en délégation représente plutôt 30% voire 40%. » Les clients optant pour la délégation dassurance étant très majoritairement de jeunes emprunteurs, les plus anciens se montrant selon lui peu concernés par ce sujet.
Si la résiliation annuelle n'est pas encore la révolution annoncée, elle aura fait bouger quelques lignes. « Nous allons lancer une nouvelle offre lan prochain », annonce ainsi le DG adjoint de Crédit Agricole Assurances. « Elle sera plus modulaire, avec plusieurs possibilités tarifaires : les cotisations pourront être calculées sur le capital initial, comme aujourdhui, ou sur le capital restant dû. »
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