« La retraite ? Oui, enfin... si on en a... » ; « La retraite, de toute façon, nous on n'en touchera pas » ; « La retraite, ça n'existera plus quand on aura plus de 60 ans »... Qui n'a jamais entendu l'une de ces « vérités » lancées à l'emporte-pièce lors d'une discussion dérivant vers la retraite. Cette question, de la pérennité de l'existence d'un régime de retraite dans plusieurs décennies, est-elle fondée ?

1 - Effondrement ? Retraite plus faible ? Quelle est la véritable crainte des plus jeunes ?

« 72% des moins de 35 ans n'ont pas confiance dans le système de retraite pour leur assurer une retraite correcte plus tard », lit-on dans le baromètre 2026 sur « Les Français, l'Épargne et la Retraite » (Ifop pour le Cercle des épargnants). Un exemple parmi d'autres des multiples sondages sur la perception des Français sur leur système de retraite.

Mais les « jeunes » ont-ils vraiment peur de n'avoir aucune retraite ? Ça, les enquêtes d'opinion ne le disent pas vraiment. Les plus pessimistes portent sur l'ensemble de la population, avec par exemple l'idée portée par 73% des personnes interrogées à l'automne dernier par Toluna/Harris Interactive qu'un système de retraite par répartition n'existera plus ou « probablement » plus en 2050.

Forcément, la manière dont les questions sont posées a une influence. Tout comme l'entreprise ou organisation ayant commandé le sondage. Reste une constante : une inquiétude qui paraît prégnante sur l'avenir du système de retraite actuel. Lorsque les études s'intéressent spécifiquement aux jeunes, alors ressort aussi une méconnaissance du système par répartition.

La retraite par répartition. Le système de retraite actuel repose sur la solidarité intergénérationnelle : les salariés, employeurs et travailleurs indépendants cotisent pour financer les retraites. Par ailleurs, dans le privé, deux systèmes coexistent : la retraite de base, l'Assurance retraite, dépendant de l'État, et une complémentaire par points, Agirc-Arrco, pilotée par les organisations patronales et syndicales.

L'inquiétude des jeunes envers leur future retraite est une constante : déjà en 2011, dans un rapport du Conseil d'orientation des retraites (COR) consacré aux jeunes, l'économiste Patrick Aubert relevait un moindre attachement des jeunes (moins de 25 ans et dans une moindre mesure moins de 35 ans) au système actuel : ils acceptaient plus facilement l'idée d'une retraite plus faible, plus tard, avec une part de capitalisation... Sans que ne s'exprime dans ces études la peur d'un effondrement total du système de retraite.

Retraite par capitalisation : ce qui existe déjà en France (et qui en profite)

« Une implosion du système ? Clairement, non : il n'y a aucune raison d'en avoir peur »

2 - « Pas de retraite » : c'est vraiment possible ?

« Une implosion du système ? Clairement, non : il n'y a aucune raison d'en avoir peur », coupe sans ambiguïté Michaël Zemmour, économiste chercheur associé à Sciences Po qui s'est fait connaître médiatiquement lors de la dernière réforme des retraites. « La question n'est pas tellement un risque de faillite. »

Henri Sterdyniak, cofondateur de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), juge cette crainte totalement infondée : « Les projections du Conseil d'orientation des retraites (COR) montrent noir sur blanc que le système peut tenir en l'état au moins jusqu'en 2070. Il n'y a donc pas de raison de penser que ce système n'est pas soutenable. » De fait, le COR, dont le nouveau rapport doit être rendu public cette semaine, livre effectivement des projections à système constant. Un système qui se dégraderait, certes, avec un déficit se creusant et des niveaux de pensions en baisse, sans exploser pour autant à en croire le simulateur officiel du COR.

« Ces gens, jeunes ou moins jeunes, ce sont eux qui seront au pouvoir lors des décennies à venir, et donc ceux qui décideront de l'avenir du système », poursuit Henri Sterdyniak. « Je ne pense pas concevable qu'à un instant donné, un gouvernement élu dise “on fait une croix sur ce qui a été cotisé” et que l'on s'asseye d'un coup sur un droit social tel que la retraite. »

« Il n'y a pas de raison de penser que le régime par répartition n'est pas soutenable »

3 - La crainte d'une retraite inexistante ou d'une retraite moins avantageuse ?

Certes, les économistes cités ci-dessus sont du côté des défenseurs de la répartition. Mais même les économistes appelant de leurs vœux à une montée en charge de la retraite par capitalisation... ne parient pas sur un effondrement total du régime actuel.

« On peut comprendre, en tout cas, qu'ils se disent “on n'en aura pas pour notre argent !“ »

Bertrand Martinot, expert associé à l'Institut Montaigne et ancien conseiller social à l'Élysée, défenseur de la montée en puissance progressive d'une retraite obligatoire par capitalisation, ne perçoit pas l'adage « on n'aura pas de retraite » comme la crainte de l'absence totale de pensions : « On peut comprendre, en tout cas, qu'ils se disent “on n'en aura pas pour notre argent !“ »

Patrick Aubert, économiste et statisticien membre des « personnalités qualifiées » du COR, traduit aussi ce message de dépit des vingtenaires, trentenaires voire quarentenaires avec nuance : « Je ne suis pas sûr que les personnes qui disent ça pensent vraiment qu'elles n'auront rien du tout. Je pense que ce type de discours montre plus la crainte de se retrouver avec un niveau de retraite faible ou trop faible en fin de vie. Mais pas rien du tout. Avec la baisse démographique, la dynamique du système est effectivement délicate. Cela alimente ce genre de discours. On ne pourra effectivement pas avoir les mêmes niveaux de retraite que dans le passé, ou dans les mêmes conditions que par le passé. »

4 - Quels sont les leviers envisagables pour maintenir à flot le système actuel ?

Pour « piloter » le régime général par répartition, les mêmes trois leviers reviennent systématiquement : « On peut toujours ajuster cette répartition [entre actifs et retraités] en revenant sur l'âge de départ, le niveau des cotisations et celui des pensions. Ajuster la répartition, c'est le rôle de l'État et des partenaires sociaux », explique Henri Sterdyniak.

5 - Le recul de l'âge légal est-il le seul levier possible ?

Reste l'évidence d'un ou plusieurs leviers qui se dégradent, selon tous ces économistes, conséquence d'une démographie qui décroît (1,56 enfant par femme en France selon l'Insee). « Les actifs d'aujourd'hui vont devoir travailler plus longtemps et cotiser davantage que leurs aînés, avec des retraites moindres », expliquait par exemple l'économiste libéral Maxime Sbaihi dans Le Parisien voici quelques jours.

En revanche, piloter les trois leviers n'oblige pas à se focaliser sur l'âge légal, comme l'explique Michaël Zemmour, cité plus haut, mais interrogé cette semaine sur RMC en réaction aux premiers éléments du rapport du COR : « Il y a une fuite du rapport dans la presse et en général le COR ne préconise pas d'âge de la retraite. Ce que dit le rapport, c'est qu'à l'horizon 2070, si on équilibrait le système des retraites uniquement avec le levier de l'âge, il faudrait porter l'âge de la retraite à 67,7 ans en 2070. »

« Dans les projections les plus pessimistes, au pire, les retraités reviendraient à terme dans des niveaux de vie connus lors des années 1980 »

Interrogé par MoneyVox, Michaël Zemmour juge que la crainte du « On n'aura pas de retraite » est alimentée « par les discours anxiogènes accompagnant les multiples réformes » : « Il y a bel et bien des questions qui se posent : quel âge et quel niveau de vie à la retraite, par exemple ? Mais même dans les projections les plus pessimistes, au pire, les retraités reviendraient à terme dans des niveaux de vie connus lors des années 1980 : les retraites étaient plus faibles, mais pas sous le niveau de pauvreté. » Les simulateurs du COR montrent en effet un niveau de vie, actuellement similaire entre actifs et retraités, qui s'effriterait sans pour autant s'effondrer. « Les angoisses peuvent se comprendre mais, de fait, qui peut imaginer un pays choisir de ne garantir aucune retraite ? A partir de là, tout est une question de pilotage, donc d'âge et de niveau de vie des retraités. »

Chiffres clés sur la retraite actuelle

Les inquiétudes sur la retraite future commencent aussi par la méconnaissance du système actuel. Quelques éléments concrets :

  • 63 ans et 7 mois : âge de départ moyen en 2024 pour le régime général, 63 ans et 2 mois pour la fonction publique d'Etat ;
  • 1 567 euros de retraite globale (base + complémentaire), en brut, avant CSG, pour 18,2 millions de retraités. Cette moyenne ressort à 1 705 euros, en brut, pour les 16,4 millions de retraités résidant en France et pour les seuls droits directs (sans compter les assurés touchant uniquement une réversion suite au décès du conjoint par exemple).

Source : Drees

La retraite en débat : le point de vue des économistes

MoneyVox a interrogé plusieurs économistes, à l'expertise reconnue sur le sujet des retraites, tout d'abord sur la différence de ressources entre actifs et retraités, puis sur la pérennité du régime.

La rédaction veille pour ces articles à la pluralité des points de vue :