Un raz-de-marée. En une décennie, le marché de l'auto neuve a vécu une mutation historique. Pour les particuliers, la location est devenue la nouvelle norme, au détriment de la propriété. Les chiffres du cabinet spécialisé AAA Data sont pour le moins explicites : en 2019, l'achat dominait face au leasing (62% des immatriculations contre 38%). Or, six ans plus tard, le rapport de forces s'est inversé (37% contre 63%). Cette bascule fait une victime : le crédit auto ou perso. En croisant les données récentes du CCFA (groupement des constructeurs) et de l'ASF (association des financeurs), on comprend que moins de 7% des clients font appel à l'emprunt pour leur voiture. Un véritable effondrement, alors qu'il concernait 70% des transactions dans les années 2010 !

LOA et LLD : « la location d'une voiture est devenue la norme pour les ménages »

La fin de la vente ?

Comme souvent, la publicité confirme les tendances. Il n'y a pas si longtemps, le prix du modèle ou la mention « crédit » étaient régulièrement affichés en grosses lettres. Aujourd'hui, les messages ne parlent que de « loyer » ou de « mensualité ». Le symbole d'une ère nouvelle, selon les experts. « Désormais, on ne cherche plus à vendre un véhicule », souligne Dominique Legeais, avocat et professeur de droit à Paris-Cité. Il avance une raison simple : « les voitures coûtent trop cher » ! Plusieurs rapports calculent ainsi une hausse des prix de 50% sur 10 ans, et de près de 100% depuis le début des années 2000 ! La facture moyenne est bien sûr tirée par les modèles hybrides et électriques, 20 à 30% plus onéreux. Quand on sait qu'en 25 ans, selon l'Insee, les salaires ont augmenté d'à peine 15%, proposer de louer une citadine à « 250 euros par mois », cela passe sans doute mieux que d'annoncer « 20 000 euros » !

La LOA s'est ajustée pour plaire

Malgré tout, la transition a été étonnamment rapide. Mi-2010, le « leasing » était encore marginal, intéressant moins d'un acquéreur sur 10. Inspiré des États-Unis, il offrait des conditions drastiques : plafond kilométrique serré, mensualités importantes parfois supérieures à celles d'un crédit.

Mais à l'approche de 2020, les offres ont évolué pour s'adapter aux consommateurs : loyers en baisse, services inclus (entretien, assistance)... Les marques et distributeurs ont mis le paquet sur la LOA (location avec option d'achat), qui accompagne aujourd'hui un tiers des immatriculations. Si les clients l'apprécient, c'est qu'elle permet « le choix ». Au bout du contrat (souvent 3 ans), on peut rendre la voiture ou la garder en soldant l'option. Une souplesse visiblement importante : près de 30% des véhicules sont conservés après ces locations !

Cette dynamique a vite suscité des interrogations. Car on a beau parler de « loyer », le leasing auto n'a rien à voir avec l'immobilier : cela reste un engagement financier à durée déterminée, avec diverses contraintes d'usage. Le plus étonnant, c'est qu'il n'est pas très régulé. Cela tient à une particularité contractuelle : l'acquisition finale n'est qu'une « possibilité ». Le dossier n'est donc pas considéré comme un achat remboursé en plusieurs fois.

Une drôle de zone grise

Pourtant, dans les faits, c'est un peu un crédit ! « Dans ce qui constitue le loyer d'une LOA, une part infime correspond finalement à l'acquisition », détaille Thierry Bonneau, professeur à l'Université Panthéon-Assas (Paris 2) et spécialiste en droit bancaire et financier. Il invite à consulter les contrats : « le montant de l'option est dit résiduel : ce n'est pas le prix total de la voiture ».

Moralité, on loue tout en remboursant. Une zone grise règlementaire qui n'est pas anodine : l'opération n'étant pas considérée comme un crédit classique, les distributeurs ne sont pas tenus par certaines responsabilités : devoir de mise en garde, transparence dans les offres (coûts, taux, conditions)... Le flou, ça marche : dans son enquête 2025, Que Choisir constate que 30% des clients en leasing se sont laissés « convaincre » par les vendeurs... Surtout, 32% ont opté pour la location car elle était « plus intéressante » au niveau économique. Un tel chiffre semble étonnant, aux yeux des experts.

« En LOA, l'achat final de la voiture coûtera au moins 10 à 15% plus cher qu'avec un crédit classique »

« En LOA, l'achat final de la voiture coûtera au moins 10 à 15% plus cher qu'avec un crédit classique », tranche Dominique Legeais. Les mensualités peuvent être égales, la différence tient dans la part de capital que l'on a remboursé au moment de payer l'option. Et attention : si l'on rend le véhicule, il n'est pas rare que les fameuses pénalités fassent exploser le budget. Que Choisir observe que 25% des clients ont subi des frais pour avoir trop roulé ou « dégradé » l'auto (quelques rayures suffisent !). Une grande partie d'entre eux a pu regretter de ne pas avoir opté pour un prêt.

LOA et LLD : des risques cachés derrière les mensualités attractives

Les vendeurs peu responsabilisés

Si les commerciaux foncent sur la LOA, c'est que le système est ultra-incitatif. Sur une vente de voiture neuve, une concession fait en général une marge de 2 000 à 4 000 euros. Or en cas de leasing, l'organisme prêteur lui reverse également une commission (de l'ordre de 500 à 1000 euros). Pour un seul contrat, l'employeur accordera au salarié deux primes ! « Il y a un vrai conflit d'intérêts, avertit l'avocat Olivier Bernardi, qui conseille de nombreux acteurs bancaires. Quand votre rémunération dépend de vos chiffres, vous avez évidemment envie de vendre des voitures avec financement. »

De quoi expliquer certaines dérives, comme simplifier la réalité d'une LOA qui serait « facile » et « pas chère ». « Lors des contrôles par les autorités de régulation, il est constaté une forme de distanciation, reprend l'avocat. Très souvent de bonne foi, les vendeurs ne se sentent pas responsables de la dimension crédit. » Peu importe les taux ou capacités de remboursement : « ils peuvent pousser la LOA sans se poser trop de questions. Dans leur esprit, si le client est trop en difficulté, la banque dira non. » Or en réalité... Elle dit rarement non ! Le leasing n'étant pas un prêt, ses conditions d'octroi sont donc bien moins strictes en termes de vérifications, calcul de solvabilité... Dans le métier, on entend parfois que « c'est presque automatique ».

Transparence et exigence

Aux yeux de l'Europe, tout ceci n'était pas assez protecteur pour le consommateur. Dans sa directive DCC 2 de 2023, elle a imposé aux États membres d'intégrer la LOA au cadre légal du crédit conso. En France, ce sera le cas à partir du 20 novembre, dans le cadre de la réforme impulsée par les ordonnances du 3 septembre et du 2 décembre 2025, ainsi que le décret d'application du 19 février 2026. Et c'est peu de le dire : les mesures vont compliquer l'opération !

La règlementation imposera notamment plus de pédagogie et de transparence. Avant la signature, il faudra présenter et expliciter l'offre dans le détail, remettre des documents calculant le TAEG réel (ou taux annuel global) frais compris, les modalités d'interruption de contrat... La proposition devra même afficher une comparaison entre le coût d'un achat avec LOA et le prix de base du véhicule ! « Ce sont des informations déterminantes, applaudit Dominique Legeais. Cela montrera que c'est une opération financière : un établissement achète une automobile, vous la donne en location, il y a une option, un financement, celui-ci est rémunéré... » Des éléments jusque-là rarement communiqués, et qui faciliteront la compréhension de l'offre.

Ce n'est pas tout : la procédure d'octroi va devenir plus exigeante. La LOA sera conditionnée à la récolte d'informations sur le client, une étude de solvabilité sérieuse justifiant l'accord... Naturellement, un concessionnaire n'est pas banquier : ses partenaires effectueront les calculs et analyses. Mais au quotidien, le conseiller auto sera en première ligne pour expliciter les choses. Il devra donc récupérer les documents, présenter les détails financiers, s'assurer que tout est bien compris...

La fin du « pseudo-conseil »

D'ailleurs, on n'appellera sans doute plus les vendeurs « conseillers » ! La réforme impose en effet aux intermédiaires de se positionner. S'ils assument le « service de conseil », il faudra trois propositions de financement, et leur analyse. « Dans les faits, personne ne s'y risquera », sourient les experts. Si ce service n'est pas assuré, le vendeur aura l'interdiction de « préconiser » ou « recommander » la LOA. « Il pourra simplement signaler qu'il ajoute une proposition de financement », explicite Olivier Bernardi. Et attention : aucun avantage (cadeau, remise...) ne pourra être conditionné à cette offre, comme c'était parfois le cas.

Fait étonnant : la France n'a pas transposé l'ensemble de la directive européenne. La DCC 2 prévoit également que les intermédiaires dévoilent leurs liens avec les banques : exclusivité avec un organisme, détail des frais et rémunérations. Pour le spécialiste Olivier Bernardi, cela voudrait dire, par exemple, révéler « les primes versées par les financeurs » ! Notre pays n'a pas repris ces mesures, mais il est presque acquis que la volonté européenne finira par s'imposer. « Dans le cas de contentieux, il est probable que le juge interprète les règles du droit français à la lumière de la DCC 2 », nous indiquait récemment Olivier Bernardi. L'ère de l'ultra-transparence ne fait que commencer.

Les professionnels basculent vers la LLD

Pour autant, toutes ces informations vont-elles modifier le comportement des clients ? « C'est tout le sujet, reconnaît l'avocat. Une partie de la population raisonne en budget mensuel. » Plutôt que de penser au coût final, « elle regarde juste si elle peut verser X euros par mois pour une voiture. » Bien sûr, il sera intéressant d'apprendre que son projet auto reviendrait à 45 000 euros au lieu de 35 000.

Mais l'expert imagine que les vendeurs « vont minimiser cela : ils vont rester sur le montant du loyer, le fait que c'est tout compris, que l'on repart avec un modèle neuf tous les trois ans... » Il espère tout de même que certains clients penseront à contacter leurs banques. Dans l'immense majorité des cas, un crédit leur permettrait d'économiser 2 à 5%... et d'oublier les risques de pénalités !

L'industrie peut-elle souffrir d'un déclassement de la LOA ? En toute discrétion, le monde de l'auto a déjà réagi. Car en matière de leasing, il existe également la LLD, ou location longue durée. Le contrat est clair : il n'y a pas d'option de conservation. Cette location « pure » était une « niche », séduisant moins de 2% des particuliers (rouleurs occasionnels, durées raccourcies...). Mais surprise : les chiffres ont explosé en 5 ans. Début 2026, la LLD talonne même la LOA, concernant 30% des nouvelles immatriculations.

La réforme actuelle n'y est évidemment pas étrangère. « Le marché anticipe sans doute les évolutions règlementaires », nous confirmait récemment le cabinet AAA Data. Puisque les mensualités n'intègrent pas de « remboursement », la « longue durée » ne peut être vue comme un crédit. Elle n'est donc pas touchée par les nouveaux textes. Pour les concessionnaires, c'est parfait : elle est bien plus facile à accorder... et le cadre de transparence est moins contraignant. Comme toujours, la pub raconte le marché : de nombreux spots ne mentionnent plus que la LLD. La location était déjà rentrée dans les mœurs. Pour éviter ces contraintes, il suffisait de changer de contrat !