Avec la crise, les Français placent de plus en plus d'argent sur les produits d'épargne réglementée comme le Livret A. Une manne pour laquelle les banques doivent verser des intérêts à leurs clients. Dans ce contexte, n’est-ce pas trop coûteux pour elles de continuer à distribuer Livret A, LDDS et autres PEL très, voire trop bien, rémunérés ?

Cela peut paraître aujourd’hui étonnant mais, il y a une dizaine d’années les banques se sont battues pour avoir le droit d’ouvrir des Livrets A. En effet, jusqu’en 2009, ce livret réglementé était la chasse gardée de La Banque Postale, de la Caisse d’Epargne et du Crédit Mutuel, qui proposait son jumeau baptisé Livret Bleu.

Cette ouverture à la concurrence du Livret A fut un grand succès commercial. De 140 milliards en décembre 2008, l'encours des Livrets A dépasse 323 milliards d’euros à fin octobre 2020. Intervenue dans un contexte de crise financière, la banalisation du Livret A a aussi permis aux banques d’augmenter plus facilement les dépôts dans leur bilan, ce qu’exigeaient les régulateurs. Un jeu gagnant-gagnant !

Dernièrement, l’appétence des Français pour les livrets réglementés s’est renforcée avec la crise du coronavirus. Depuis le début de l’année 2020, les épargnants ont placé 25 milliards d’euros supplémentaires sur leur Livret A. « Le Livret A est un placement sûr et liquide, donc en période de crise c’est une valeur refuge classique au même titre que les comptes courants », rappelle Philippe Crevel, directeur du Cercle de l'Epargne.

Moins populaire que son grand frère, le Livret de développement durable et solidaire (LDDS) s’est également rempli ces derniers mois. De 112 milliards d’euros fin 2019, son encours dépassait 119 milliards d’euros fin octobre. « L’épargne réglementée rassure. Elle permet de maintenir la liquidité dans les banques et non sous les matelas en cas de crise bancaire. Elle participe aussi au financement du logement social, des collectivités locales ou encore de la Banque publique d'investissement qui, elle-même, finance les petites entreprises », abonde également Cyril Blesson, économiste, associé du cabinet Pair Conseil et éditeur des « Cahiers de l’Epargne ».

Le LEP un livret délaissé

Le Livret d’épargne populaire (LEP), réservé aux foyers modestes s’est, lui aussi, un peu remplumé au printemps, après 10 ans de décollecte. De fin janvier à fin août, les Français ont mis 21 millions d’euros de plus dessus. En septembre, derniers chiffres connus, il était cependant à nouveau en décollecte. « Les banques n’ont pas un intérêt commercial à distribuer le LEP. Les clients concernés ont peu d’avoirs. Ce ne sont pas, à terme, des clients très rentables pour la banque. Cela ne les incite pas à être proactives sur ce produit surtout qu’il est contraignant à gérer », ajoute Cyril Blesson. Ce produit étant réservé aux personnes modestes, la banque doit contrôler chaque année le revenu fiscal de référence des détenteurs pour s’assurer qu’il reste en-deçà du plafond réglementaire. Lors de la publication, en octobre, de l'Observatoire de l'épargne réglementée, les pouvoirs publics ont reconnu que les banques jouaient davantage le jeu mais que la distribution du LEP devait encore progresser. Les choses pourraient un peu changer puisque la loi du 7 décembre 2020 d'accélération et de simplification de l'action publique prévoit que les formalités d’ouverture d’un livret d’épargne populaire (LEP) soient facilitées. Les particuliers n'auront ainsi plus besoin d'apporter leur avis d'imposition à leurs banques. Ces dernières devront se charger directement de vérifier l'éligibilité de leurs clients à un LEP auprès du fisc.

L’épargne réglementée n’est plus en tête de gondole

Incontournables pour les Français, les livrets réglementés sont en effet la base de l’épargne, nous explique un conseiller bancaire d'une banque mutualiste. Traditionnellement, leur ouverture accompagne celle d’un compte courant pour séparer l’argent du quotidien de l’épargne de précaution. Néanmoins, sur les devantures des agences bancaires ou sur les sites internet, ces produits se font plus discrets. « Les banques ne mettent plus le Livret A en tête de gondole. Il faut de plus en plus que le client le demande », constate Philippe Crevel. En cause d’après ce spécialiste de l’épargne bancaire : le coût que représentent désormais les produits à taux réglementé pour les banques. Un avis partagé par Cyril Blesson : « Les produits d'épargne réglementée sont rémunérés à des taux totalement déconnectés des conditions de marché », nous explique-t-il.

Le Livret A et le LDDS sont en effet 4 fois mieux rémunérés que les livrets fiscalisés des banques. D’après la Banque de France, ces derniers sont rétribués en moyenne 0,12% brut, soit 0,084% après déduction des prélèvements obligatoires, contre 0,50% net pour le Livret A et le LDDS. L’écart est encore plus élevé avec le LEP dont la rémunération est fixée à 1%. Schématiquement, cela signifie que si les Français préfèrent aux livrets réglementés les livrets bancaires, les banques économisent entre 0,38 et 0,88 point d’intérêts. Toutefois, ce calcul est très approximatif. Car déterminer le coût global et réel des livrets réglementés pour les banques s’avère bien plus complexe, à cause, notamment, de la centralisation d’une partie de cette épargne à la Caisse des dépôts et consignations (CDC).

« Le Livret A n’est plus rentable » pour les banques

En effet, la gestion et la rémunération des centaines de milliards d’euros présents sur les livrets d’épargne réglementée ne sont pas du seul ressort des banques. Au contraire, 59,5% des dépôts du Livret A et du LDDS et 50% des encours du LEP sont confiés à la CDC. D’après le rapport annuel de la Caisse des dépôts, cela représentait 263 milliards d’euros des 412 milliards déposés par les Français sur ces 3 livrets réglementés à fin 2019. Sur ces sommes centralisées, les banques n’ont pas la charge du paiement des intérêts. C’est la Caisse des dépôts qui doit dégager les ressources nécessaires à la rémunération des épargnants.

De plus, en contrepartie de l’argent collecté et des frais que la commercialisation des livrets réglementés occasionnent, les banques perçoivent une commission de la CDC. Ce commissionnement est fixé, pour le Livret A et le LDDS, à 0,30% des encours centralisés et à 0,40% pour le LEP. A ce titre, les banques se sont partagées 1,15 milliard d’euros en 2019. Au demeurant, cette somme est inférieure à la part des intérêts assumés par les banques, qui a dépassé 1,18 milliard d’euros l’année dernière, d’après notre estimation.

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Problème, l’environnement de taux bas fait qu’il est de plus en plus compliqué de dégager les ressources nécessaires pour rémunérer l’épargne réglementée. La marge d’intermédiation des banques - c’est-à-dire l’écart entre les intérêts perçus sur la distribution des prêts immobiliers ou à la consommation par exemple, et les intérêts versés aux épargnants - est passée de 2 points en 2015 à 1,25 point en 2019, d’après une récente étude de la Banque de France. Conséquence également des taux bas, les excédents de liquidités (alimentés par les collectes record du Livret A et du LDDS), qui ne servent pas à prêter, doivent être placés en partie auprès de la Banque centrale européenne (BCE) à un taux d’intérêt négatif. Autrement dit, les banques payent pour que la BCE garde leur argent au chaud. De fait, « je suis convaincu que le Livret A n’est plus rentable, estime Philippe Crevel. Le problème est que, faute de données, il est extrêmement difficile de savoir à quel point », concède-t-il.

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Chasse aux vieux PEL

Autre chouchou historique de l'épargne réglementée, le Plan épargne logement (PEL) fait également débat. Mais pour lui, c’est moins son taux actuel qui pose problème que ses taux passés. Les PEL ouverts depuis 2018 sont rémunérés à 1% et fiscalisés, soit un taux proche de celui pratiqué sur les comptes à terme (CAT), dont le fonctionnement ressemble au PEL. Pour rappel, à la manière d’un CAT, le PEL doit resté ouvert au moins 2 ans pour obtenir les 1% promis. Selon la Banque de France, les comptes à terme dépassant 2 ans sont rémunérés en moyenne 1,05% à fin octobre 2020.

« Pour le PEL, se pose le problème de la gestion des stocks de vieux plans, très fortement rémunérés (2,6% en moyenne) », nous explique Cyril Blesson. En effet, alors que le taux des Livrets A peuvent changer 2 fois par an, la rémunération du PEL est fixée durant toute sa durée de détention en fonction de sa date d’ouverture. C’est pourquoi le taux de certains PEL ouverts il y a plusieurs années dépasse les 2%, 3% voire bien plus. Selon le dernier observatoire de l’épargne réglementée, 40% des sommes placées sur les Plans d’épargne logement sont rémunérées plus 3,50%, dont 2% des encours entre 7,5% et 10%. Résultat : les établissements bancaires économiseraient 4 milliards d’euros par an si les PEL ouverts avant 2011 voyaient leur taux d’intérêt ramené à 1%, selon les estimations de la Banque de France.

C'est pourquoi les banques ont tendance à se montrer intransigeantes, voire zélées, avec les vieux PEL en cas de non-respect des règles de versement. Il faut verser obligatoirement au moins 540 euros par an sur son PEL, sans quoi la banque peut le fermer. C’est d’ailleurs la mauvaise expérience décrite récemment par l’un de nos lecteurs, client de La Banque Postale.