« Le monde du fonds euro roi est terminé ! » Cette déclaration de Jean-Laurent Granier, PDG de Generali France en septembre 2019, a créé une onde de choc. Il a plus que jamais relancé le débat de l'ex support star de l'assurance vie. Surtout, Generali y ajoutait une autre annonce fracassante : tout versement en assurance vie devait se limiter à 40% sur le fonds en euros, en exigeant 60% d'unités de compte ! Ces déclarations ont-elles été suivies d'effet ? Que propose aujourd'hui Generali à ses clients pour compenser le déclin du fonds euros ? Interview grand format.

Le principal fonds en euros de vos différents contrats - Eurossima sur le web, AGGV sur Himalia ou Xaélidia – est passé sous la très symbolique barre de 1%. Est-ce volontaire, pour appuyer votre stratégie de diversification ?
Hugues Aubry

Hugues Aubry, membre du comité exécutif de Generali France, en charge du marché de l'épargne et de la gestion de patrimoine

Hugues Aubry : « Compte tenu de l’environnement de taux bas, renforcé par la pandémie, les rémunérations continuent effectivement de baisser. Cela reste en ligne avec nos déclarations passées. Comme nous l’avons expliqué fin 2019, ce n’est pas la fin du fonds en euros mais c’est bel et bien la fin de la période du fonds euros roi. Le fonds en euros n’est plus la colonne vertébrale de l’assurance vie ! L’avenir passe par l’élargissement de la palette de supports. Pour revenir sur l’aspect symbolique, nous étions déjà proche de 1% l’an passé. Nous n’avons pas cherché à créer un symbole : les rémunérations servies sont la conséquence de la conjoncture et des flux sur nos fonds en euros. Nous avions prévenu que nous chercherions à diminuer les flux sur les fonds en euros, et que nous allions doter notre PPE [provision pour participation aux excédents, ou PPB, réserve servant à lisser les performances d’une année à l’autre, NDLR]. C’est ce que nous avons fait. »

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Vous évoquez la pandémie. Pourtant, un récent article du Monde explique comment les mauvaises collectes de l’année 2020 ont finalement permis de freiner la baisse des rendements…

H.A. : « Je ne vais pas commenter les déclarations d’autres acteurs. Generali France gère plus de 70 milliards d’euros de provisions mathématiques en épargne. Nous sommes passés de 30% d’unités de compte à 33% d’UC dans le stock. En 2020, nous avons réalisé une collecte nette en UC remarquable au regard des circonstances, à +2,5 milliards d’euros. Et dans le même temps nous avons décollecté en net -2,8 milliards d’euros sur les fonds en euros. Nous décollectons donc significativement sur les fonds en euros tout en collectant sur les UC : nous pouvions difficilement faire mieux ! Cependant, même si l’on décollecte en flux sur les fonds en euros, nous devons toujours gérer la dilution des rendements liée au remboursement d’obligations et aux tombées de coupons [quand les assureurs doivent acheter de nouveaux actifs moins rémunérateurs que les anciens, NDLR] sur ces supports. »

Comment expliquer ce problème persistant de dilution des richesses, si vous enregistrez plus de sorties que d’entrées sur les fonds en euros ?

H.A. : « Les fonds en euros sont majoritairement investis en obligations. Nous avons à la fois des obligations qui arrivent à échéance et des coupons qui tombent au fil des ans, et la décollecte nette ne suffit pas à neutraliser totalement : nous devons réinvestir une partie de ces sommes sur des obligations moins rémunératrices. D’où la nécessité de limiter les entrées sur les fonds en euros. Fin 2019, nous avions annoncé une contrainte de 60% d’UC pour tout nouveau versement. Depuis, en 2020 et encore aujourd’hui, nous sommes sur un minimum de 50% d’UC. »

Cette contrainte de 60% d’UC, annoncée dans Les Echos en septembre 2019, a-t-elle été immédiatement appliquée ?

« La règle des 60% d’UC n’avait pas vocation à perdurer en vitesse de croisière »

H.A. : « Oui, il s’agissait officiellement de la règle fin 2019, pour tous les contrats. J’en veux pour preuve : sur le marché des conseillers en gestion de patrimoine (CGP) au dernier trimestre 2019 les versements ont été investis en moyenne à plus de 70% en UC. La règle des 60% d’UC n’avait pas vocation à perdurer en vitesse de croisière : elle a donc été fixée, durablement cette fois, à 50% à partir de 2020. La politique de souscription à 50% est la même pour tous : elle s’applique à tous, quel que soit le réseau de distribution. Au total, en 2020, 58% des versements ont été investis en UC. Pour les CGP, nous sommes à 69% des versements en UC ; pour les banques privées à 59% ; pour Internet, notamment les partenaires Boursorama, ING ou encore les fintechs, nous sommes à 50% d’UC en moyenne. »

Cette contrainte de 50% en UC est-elle écrite dans les nouveaux contrats ? Ou est-ce uniquement une consigne passée aux distributeurs ?

H.A. : « Nous sommes sur des contrats d’assurance vie individuels. Donc, en effet, les règles formelles concernent les nouveaux contrats. Mais la règle de 50% ne s’applique pas qu’aux nouveaux clients pour autant ! Il y a une cohérence d’ensemble, comprise par tout le monde. Cela passe par le discours de nos partenaires. Sur Internet, cette contrainte se traduit dans le parcours client proposé par nos partenaires [un espace client qui permet ou non les versements selon la part d'UC, NDLR]. »

Concernant vos assurances vie en ligne, vous avez augmenté les frais de gestion en 2016, en les alignant sur ce qui se fait sur vos autres types de contrats. Cette phase de « normalisation » de l’épargne web est-elle close ?
Corentin Favennec

Corentin Favennec, directeur des partenariats grands comptes, en charge du nouveau modèle épargne

Corentin Favennec : « Effectivement, il y a eu, dans le passé, un ajustement de la tarification. Depuis, sur ces contrats web, beaucoup d’évolutions ont été apportées, en particulier sur les supports en UC : sur les ETF [fonds répliquant un indice boursier, NDLR], les titres vifs, l’économie réelle, l’ISR, les clean shares [sans rétrocession de frais, NDLR], etc. La promesse de l’assurance vie est globale et porte sur des projets à moyen ou long terme : immobilier, études des enfants, retraite, succession… Les faibles rendements des fonds en euros ne permettent plus de répondre à cette promesse. Cela passe donc par la diversification et par un conseil affiné, puisque les distributeurs doivent accompagner les épargnants sur la gestion de leurs UC. Par ailleurs, les contrats élaborés pour les fintechs (Nalo, Cashbee, Active Seed, Mon Petit Placement, Ritchee, Investisseur Privé) sont 100% numériques : toutes les opérations peuvent être effectuées en ligne. Donc la palette des UC est désormais telle que les frais peuvent varier en fonction de ce que le client choisi. »

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Que pensez-vous des innovations tentées par d’autres assureurs, sur le fonds en euros ? Telles que le fonds fidélisant, avec une rémunération au terme de plusieurs années, ou le fonds à garantie en capital partielle.

H.A. : « Le fonds à garantie partielle n’est plus réellement une nouveauté. Nous y sommes déjà puisque nous sommes passés depuis plusieurs années à une garantie brute de frais de gestion. Nous regardons ces sujets avec intérêt, évidemment. Mais nous croyons surtout au potentiel des fonds eurocroissance. Nous avons lancé dès le départ le fonds G Croissance 2014 - notre performance a d’ailleurs été de 5% annualisés nets de frais depuis le lancement - et nous lançons désormais le fonds G Croissance 2020 afin de nous adapter aux simplifications permises par la loi Pacte. Donc, concernant les nouvelles formes de fonds euros, pourquoi pas mais, pour l’instant, nous restons sur deux jambes : les fonds en euros “classiques” et les fonds G Croissance. »

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Que change la loi Pacte, concrètement, pour l’eurocroissance ?

H.A. : « En matière de gestion des actifs, rien. En revanche, côté client, cela change beaucoup de choses : le fait d’avoir un seul rendement, pour tous et pour une même date d’investissement, cela change tout au niveau de la communication et de compréhension par les clients. Dorénavant trois éléments militent pour les fonds croissance : premièrement une communication simplifiée, deuxièmement la baisse des fonds en euros, troisièmement l’historique de performances sur les fonds croissance, notamment G Croissance 2014. »

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Quels sont vos objectifs avec cet eurocroissance version « loi Pacte » ?

H.A. : « Nous avons levé 212 millions d’euros avec G Croissance 2014, et déjà 5 millions d’euros avec G Croissance 2020 lancé il y a trois mois. Nous sommes ambitieux. Mais, au-delà de l’eurocroissance, la loi Pacte change la donne sur les UC non cotées, ou private equity. L’assurance vie élargit l’accès aux FCPR notamment : c’était une brique manquante à la palette d’investissements de l’assurance vie. Par ce biais, nous donnons accès aux particuliers à un fonds infrastructure [Generali Infrastructures Durables] qui leur permet d’investir dans de grands projets immobiliers ou d’énergie, jusque-là réservés aux institutionnels. Sur ce support nous assurons la liquidité, avec une possibilité de sortie tous les 15 jours. Là, nous sommes dans l’économie réelle, et non plus dans le financement des dettes d’État ou de grandes entreprises comme avec le fonds en euros. »

Allez-vous favoriser les contrats – notamment sur le web – articulés autour de la gestion pilotée ?

« La gestion pilotée, ou la gestion sous mandat, correspond très bien au marché en ligne »

Corentin Favennec : « Oui, c’est un axe stratégique. Plusieurs partenaires en ont lancé récemment, et il y en aura d’autre prochainement. La gestion pilotée, ou la gestion sous mandat, correspond très bien au marché en ligne. On le voit chez Nalo, dont la croissance est notable, chez Altaprofits, ING, Boursorama, Placement-Direct, MeilleurPlacement, Mes-Placements, etc. Les fintechs redynamisent ce marché en ligne, avec des solutions de gestion pilotée de plus en plus personnalisées pour les clients, ou avec des mandats thématiques, anglés sur l’ISR. Et ce avec parfois la promesse d’une souscription bouclée en 6 minutes ! »

Plus généralement, face à la crise, les Français privilégient le Livret A voire le compte courant à l’assurance vie… Comment enrayer ce cycle de décollectes depuis environ un an ?

H.A. : « Je ne suis pas tout à fait d’accord avec cette analyse. Il y a une grosse différence entre l’assurance vie et le Livret A ! Et ces différences vont s’accentuer. L’assurance vie reste la boîte à outils de l’épargne moyen-long terme de tous les Français. La pandémie a provoqué un mouvement de précaution, d’où ce réflexe d’épargner beaucoup, notamment sur des produits de court terme, liquides. Mais je suis convaincu que les sommes amassées sur les comptes courant et le Livret A vont se transformer en épargne-projet, entre autres sur de l’assurance vie ou des Plans d’épargne retraite (PER). Quand ? Je ne sais pas, mais la reprise de la collecte depuis décembre donne des signes dans ce sens »

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