Spéculer pour spéculer, très peu pour vous ! En revanche, l’idée que le bitcoin puisse être converti rapidement en euros, voire être utilisé directement en moyen de paiement, suscite votre curiosité. Cet usage de la cryptomonnaie au quotidien est-il réellement possible ou est-ce une pure fiction ?

« Ctrl + Maj + C » suivi de « Motherlode ». Si vous êtes né dans les années 90, voire un peu avant, vous savez exactement ce à quoi cet enchaînement de touches sert. C’est le fameux code qui a permis à des millions de joueurs des Sims - le jeu PC le plus vendu au monde qui consiste à donner vie à des personnages et à régir leur quotidien - de faire (virtuellement) fortune en quelques minutes, voire en quelques secondes mais au risque de se faire une tendinite de l’index à force de taper de façon effrénée sur « entrer » pour rendre au plus vite ses Sims richissimes.

Eh bien, le bitcoin, c’est l’anti-simflouz, la monnaie si facilement duplicable et hackable dans l’univers de ce jeu vidéo. Pourquoi ? Car sa sécurité est assurée par 3 dispositifs : la cryptographie asymétrique - qui permet aux détenteurs de bitcoins de ne jamais avoir à donner les codes d’accès à leur portefeuille -, le procédé de minage – qui fait que, toutes les 10 minutes, les transactions sont vérifiées par la communauté et validées par une énigme informatique – et l’inscription des transactions, horodatées, dans un livre comptable numérique dont une copie est détenue sur chaque ordinateur participant au réseau. Ainsi, pour s’accaparer du bitcoin, un hackeur devrait réussir à falsifier simultanément plus de la moitié des copies de ce grand livre, appelé blockchain.

Autre parallèle avec les Sims : alors que les joueurs peuvent créer une quantité astronomique de simflouz - avec la seule restriction que le compte en banque d’un foyer de Sims ne peut en contenir plus de 9 999 999 en même temps -, la quantité de bitcoins qui sera mise en circulation est limitée à 21 millions d’unités. De quoi assurer, pour son mystérieux créateur Satoshi Nakamoto et les mordus de la plus célèbre des cryptomonnaies, que la valeur de leurs bitcoins soit préservée. Ou plutôt la valeur de leurs centimes de bitcoins, appelés satoshis, dans la mesure où 1 seul bitcoin se monnaie aujourd’hui près de 50 000 euros.

Une monnaie taillée pour l’e-commerce

Le bitcoin est à la base un projet monétaire

Mais, nous ne vivons pas dans le monde des Sims. Taper « Ctrl + Maj + C » sur votre clavier ne va pas miraculeusement faire de vous un multimillionnaire. Donc, à quoi peut bien servir tout ce procédé complexe et énergivore propre au bitcoin ? Pourquoi utiliser le bitcoin, et autres monnaies virtuelles au fonctionnement acéphale, alors qu’il existe l’euro, le dollar ou la livre sterling qui permettent déjà de payer ? Pour comprendre ce qui a motivé ce Satoshi Nakamoto à concevoir le bitcoin à la fin des années 2000, il faut revenir plus loin, aux origines de l’internet grand public. Car si on en parle aujourd’hui essentiellement comme d’un placement spéculatif, le bitcoin - et avant lui les tentatives infructueuses de la communauté des cypherpunks de créer de l’argent numérique - est bien à la base un projet monétaire.

« Le concept derrière le bitcoin a commencé à être pensé dans les années 80 afin de créer une monnaie digitale adaptée à une nouvelle forme de commerce, l’e-commerce, qui conserve la spécificité du cash à savoir la préservation de l’anonymat et des libertés individuelles, relatait récemment, dans l’émission 28 minutes d’Arte, Odile Lakomski-Laguerre, maîtresse de conférences en sciences économiques à l'Université de Picardie-Jules-Vernes. En effet, ce qui effrayait beaucoup les milieux cryptographes anarchiques, c’était que les monnaies numériques qui allaient se développer avec internet, comme les cartes à puce, étaient traçables, aussi bien par l’Etat que par des grandes entreprises. Ils ont donc voulu concevoir une monnaie non traçable », poursuit cette économiste autrice de L’alternative monétaire Bitcoin : une perspective institutionnaliste. Taillé pour l’espace numérique, le bitcoin l’est aussi du fait qu’il soit transnational par nature, tout comme l’est internet. Cela fait que deux contreparties peuvent s’échanger du bitcoin sans frais de change, mais en s’acquittant uniquement des frais de minage, une petite quantité de satoshis qui sert à rémunérer les mineurs pour leur travail de validation des transactions.

Sur internet, voire en magasins, des intermédiaires apportent des solutions pour faciliter les transactions faisant intervenir de la cryptomonnaie. Ils ne sont absolument pas nécessaires puisqu’à partir du moment où une personne connaît la clé publique du marchand (sorte de RIB ou IBAN des comptes de cryptomonnaies), elle peut lui envoyer du bitcoin. Mais ils permettent de fluidifier l’échange en standardisant et industrialisant les transactions, en permettant par exemple à des sites internet de proposer une solution d’encaissement compatible avec les cryptomonnaies. C’est le cas de Coinbase ou de Coingate. Le courtier Bitpanda, disponible en France, propose, lui, de relier les portefeuilles de cryptomonnaies à une carte de paiement utilisable dans les magasins de proximité. L’annonce récente de Paypal de permettre la conservation de bitcoins, ethereums et autres litecoins et de les convertir automatiquement en monnaie légale pour faire des achats participe évidemment aussi à faciliter l’utilisation des cryptomonnaies comme outils de paiement. Il en va de même pour Tesla qui va accepter le bitcoin pour payer ses voitures aux Etats-Unis.

Payer son carrelage ou ses goodies pour chat

« Cela fait 2 ou 3 ans que nous acceptons les paiements en bitcoins »

En France, certains vendeurs n’ont pas attendu Elon Musk, le patron de Tesla, pour proposer à leurs clients de régler en cryptomonnaies. C’est le cas de Grégory Perrachon, président de Donga, une plateforme d’e-commerce de carrelage et faïence. « Cela fait 2 ou 3 ans que nous acceptons les paiements en bitcoins et autres cryptos comme le litecoin et l’ethereum. Nous les avons acceptés car il n'y a pas de raison de ne pas accepter un paiement qui a de la valeur. En revanche, il faut bien l'admettre, ces paiements en cryptos sont exceptionnels. Ce n'est pas surprenant. Pour le moment, les gens parlent encore des cryptos comme quelque chose d'un peu obscur », explique Grégory Perrachon à MoneyVox. Tout comme cet e-marchand, des centaines de commerces à l’activité variée (produits alimentaires, vêtements, bars, animaleries, outils informatiques…), compilés par le site bitcoin.fr, permettent à leurs clients de dépenser leurs monnaies virtuelles.

Basé à Mâcon, Patrice Nativel, qui gère Burgundy Intérieurs, un site de décoration et d’art de la table, a également basculé dans l’univers du bitcoin il y a 1 an. « Nous avons de plus en plus de clients qui nous questionnent sur le fonctionnement du paiement en crypto. Je constate que les habitudes de paiement évoluent et reste convaincu que les cryptos vont se démocratiser », explique-t-il. En pratique, une fois après avoir validé son panier, « le client arrive sur une plateforme de paiement en crypto qui se charge de faire la conversion et de vérifier que le paiement s'est bien déroulé. Il n'a aucuns frais supplémentaires en choisissant cette méthode. En revanche, côté commerçant, comme toute plateforme de paiement, une commission de l'ordre de 1,5% est prise sur chaque transaction », nous détaille Patrice Nativel. Il peut ensuite soit convertir en euros le paiement reçu soit conserver les cryptomonnaies. « Vu l'explosion des cours, nous préférons les garder et les convertirons quand les cours seront encore bien plus hauts », commente-t-il.

Les frictions dans les commerces de proximité

Ce choix de conserver les cryptomonnaies est toutefois peu fréquent, nous explique Manuel Valente, directeur analyste et recherche chez Coinhouse. « Les transactions de bitcoin à bitcoin sont rares et concernent les commerçants particulièrement convaincus par la crypto, comme Tesla [et donc aussi Patrice ! ndlr]. La plupart du temps, il y a un mécanisme de conversion presque automatique et instantané de la crypto en euros ou en dollars, en fonction du souhait du vendeur », souligne Manuel Valente. Une précaution rendue nécessaire par la volatilité du bitcoin, dont le cours peut gagner ou perdre 10% en quelques heures. « Le marchand ne veut pas que 2 heures après l’achat l'équivalent des 20 euros payés en satoshis n'en valent plus que 15 euros, ni même 30 euros, parce que cela complique alors sa comptabilité », illustre ce fin connaisseur du secteur.

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Pour les paiements en boutique, un autre problème se pose : la lenteur de la blockchain bitcoin. « Les transactions sont traitées en moyenne en 10 minutes, même si sur ethereum, par exemple, c'est de l’ordre de 10 secondes. Mais cette lenteur reste problématique pour les paiements du quotidien, en magasin », explique Manuel Valente. Pour un paiement bancaire classique, ce temps d’attente existe, mais il est contrebalancé par le fait qu’il y ait un tiers de confiance, la banque, qui assure que le commerçant recevra son dû.

Concrètement, cette latence signifie que ce n’est qu’après plusieurs minutes d’attente que le vendeur a la confirmation que la transaction est bien passée. Résultat : sauf à très bien connaître son client, il le fera patienter le temps nécessaire avant de le laisser partir avec son achat. A l’heure où, mesures barrières obligent, les agaçantes files d’attente sont monnaie courante, il est facile d’imaginer en quoi cette limite peut s’avérer problématique. « D'où le développement de surcouches, comme le lightning network qui permet de faire des paiements instantanés avec des commissions relativement faibles de l'ordre de 1 ou 2 centimes d'euro », souligne Manuel Valente. Pour présenter rapidement ce « réseau éclair », l’idée est de contourner temporairement l’obligation que toutes les nouvelles transactions soient enregistrées sur la blockchain, ce, en créant un canal de paiement qui relie directement l’acheteur et le vendeur.

Utilisable mais inutilisé bitcoin

« Il y a toujours très peu de personnes qui se servent du bitcoin pour payer »

« Pour les néophytes, l’utilisation de solution comme le lightning network est rarement simple. Et de toute façon le bitcoin n’est pas près d’être un moyen de paiement, en dépit du développement de ces réseaux de seconde couche », explique à MoneyVox Robin Berné, directeur général du média spécialisé Cryptoast. Même constat pour Manuel Valente : « plus de 10 ans après sa création, il y a toujours très peu de personnes qui se servent du bitcoin pour payer, alors que de plus en plus en achètent dans une optique d'épargne et d’investissement ». Chez Coinhouse, qui est l’équivalent d’un conseiller en gestion de patrimoine mais pour les crypto-actifs, « la quasi-totalité de nos clients viennent dans un but d'investissement, après notamment avoir constaté que le bitcoin avait fait 300% en 2020 », relate son directeur analyse et recherche. Cette prépondérance du bitcoin comme outil spéculatif s’observe même dans les pays où il est à cours légal, comme c’est le cas au Japon depuis 2017.

Mais les défenseurs de la crypto comme véritable moyen de paiement n’ont pas dit leurs derniers mots. Ils misent notamment sur de nouveaux types d’actifs numériques dont le cours est strictement indexé sur des monnaies courantes dites fiat, comme l’euro ou le dollar. Les stablecoins, c’est leur nom, résolvent ainsi le problème de volatilité. « C'est pour cela que leur usage se développe, observe Manuel Valente. Aujourd'hui, il s'échange quotidiennement 2 fois plus, en volume en dollars, de tezos que de bitcoin ».

Pour les plateformes de trading en crypto, comme Coinhouse, créer des stablecoins a un autre intérêt. Cela leur permet de conserver sous cette forme les euros de leurs clients. Les clients, eux, peuvent ainsi rester dans l’univers de la cryptomonnaie. Cela leur évite, au passage, de devoir convertir leurs satoshis en euros, lorsqu’ils veulent sécuriser leurs gains, et donc d’être taxés sur leurs éventuelles plus-values.

Mais ces stablecoins commencent aussi à intéresser certaines grosses entreprises (dont Facebook et sa Libra rebaptisée Diem ou, plus proche de nous, Casino qui a lancé en mars dernier l’Eur-L en partenariat avec Coinhouse) et les Banques centrales, comme la BCE qui planche sur un euro numérique. En cause, notamment, la possibilité ainsi offerte d’orienter la consommation des détenteurs de ces monnaies virtuelles en cantonnant leur usage dans les commerces ou sur un espace géographique définis par leurs émetteurs. Sorte, donc, de monnaie locale ou de carte de fidélité à la sauce crypto !

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