Comprenez-vous la crainte des détenteurs dassurance-vie ?
François Leneveu : « Dès que lon parle de lassurance-vie, il y a toujours une inquiétude ! Chaque année, à loccasion de la loi de finances, les parlementaires sattaquent à la fiscalité clémente de lassurance-vie. Cette inquiétude, cest un marronnier ! Cette année, la loi Sapin 2 a éclipsé le reste mais cette polémique sinscrit dans ce contexte habituel. »
Cette fois, il sagit de limitation des retraits Vos clients vous ont-ils fait part de leur inquiétude ?
F.L. : « On parle de restrictions : les épargnants se disent logiquement ''et moi ?''. Chez Altaprofits, nous avons eu des questions par téléphone, mais cela sest limité à une quinzaine par jour au maximum. La semaine prochaine, suite à lissue des débats parlementaires, mardi, je mattends à de nouveaux appels. Mais, concrètement, avons-nous constaté des retraits suite à cette polémique ? Non. Certaines personnes ont peut-être pris des mesures radicales, mais nous navons rien constaté de significatif. »
Ce que prévoit le projet de loi Sapin 2
Le Haut conseil de stabilité financière (HCSF) pourra « limiter » les retraits pendant une période de 3 mois, renouvelable. Cette semaine, au Sénat, un amendement (1) limitant la période de blocage à 6 mois a été adopté avec lavis favorable du gouvernement.
Est-ce nécessaire que le HCSF dispose de cette faculté de blocage au niveau national, alors que lACPR (2) a déjà ce pouvoir pour une ou plusieurs compagnies dassurance ?
F.L. : « Est-on aujourdhui dans une situation qui pourrait inciter les pouvoirs publics à bloquer les retraits ? Je ne le pense pas. De ce point de vue, que le législateur souhaite renforcer les instruments anti-crise, cela ne me choque pas. Il sagit dun nouveau levier daction. Ces mesures me paraissent donc légitimes, mais je me permets tout de même de regarder du côté des livrets dépargne. Comme pour lassurance-vie en euros, le capital est garanti. Et dans les deux cas, on sait très bien que les banques et assureurs ne résisteraient pas à une vague de retraits massifs. Cette réflexion, sur lépargne sécurisée et sa solidité ne doit donc pas concerner que lassurance-vie : quelle différence avec les livrets si ce nest les montants concernés ? 1.600 milliards deuros pour lassurance-vie, dont près de 1.100 milliards sur les fonds euros, et près de 600 milliards deuros de lautre côté si lon compte lensemble des livrets. »
Au Sénat comme à lAssemblée, plusieurs amendements visent à créer des exceptions à cette possibilité de blocage
« Pourquoi prévoir des exceptions ? Cest absurde ! »
F.L. : « Personnellement, je ne souhaite pas dassouplissement. Si on pense que cette mesure est vertueuse et quil sagit uniquement dun levier à utiliser en dernier recours, alors pourquoi prévoir des exceptions ? Cest absurde ! »
Le ministre de lEconomie Michel Sapin a laissé entendre que des retraits de faible montant seraient envisageables
F.L. : « Pour moi, permettre des retraits, cela revient à installer des distributeurs de billets devant les banques et assurances ! Cela renforce laspect anxiogène de ce texte car cela inciterait justement les épargnants à multiplier les retraits, jour après jour. Si le gouvernement estime que cette mesure a du sens, avec un blocage limité dans le temps, alors les exceptions ne sont pas nécessaires. Dans le cas contraire, il ne faut pas voter cette loi ! Les demi-mesures sont toujours dramatiques : jespère que lAssemblée conservera cette mesure dans son aspect initial. Le législateur ne doit pas céder aux lobbies. »
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Un autre volet de ce texte a moins été sujet à polémique : il sagit de la faculté pour le HCSF de moduler la provision pour participation aux bénéfices, autrement dit les rendements
« Un instrument de pression supplémentaire »
F.L. : « Les appels à la modération des rendements, de la part de lACPR, de la Banque de France ou du HCSF, ne sont pas entendus : ce nest pas nouveau ! Les compagnies dassurance servent des rendements élevés, et ne diminuent pas leurs taux dans les proportions espérées par les pouvoirs publics. Je pense quil sagit dun instrument de pression supplémentaire. »
Vous voyez cette mesure comme une simple menace ?
F.L. : « Je ne suis pas à la place de ce Haut conseil mais, oui, je pense quil sagit dun levier pour montrer aux assureurs que sils ne baissent pas eux-mêmes leurs taux, alors le HCSF pourra intervenir. Nous sommes dans une logique dautodiscipline et lEtat se dote de leviers de négociation si les assureurs ne sappliquent pas cette autodiscipline. »
Avec ce nouveau levier, pensez-vous que le rendement moyen de lassurance-vie, à 2,27% en 2015, va cette fois passer sous les 2% ?
Un rendement moyen « autour de 1,80% » pour 2016
F.L. : « Oui, probablement. Début 2016, déjà, plusieurs acteurs évoquaient une baisse de 0,30 à 0,40 point des rendements. Depuis, le contexte de taux bas sest aggravé, donc il est possible que cette baisse soit finalement de 0,50 ou 0,60, ce qui ferait donc passer très nettement ce taux moyen en dessous de 2%, autour de 1,80%. En janvier et février, les autorités seront donc attentives aux annonces de rendements 2016 jugés trop hauts, mais il faudra aussi pointer lautre anomalie : les taux trop bas ! Jai souvent dénoncé les rendements très bas servis par certains groupes bancaires. Jespère que cette loi Sapin 2 aura pour vertu de ramener tout le monde à la raison, dans un sens comme dans lautre. »
Dans une tribune parue dans Le Monde, vous proposez la création dun nouveau support dassurance-vie, qui financerait les projets de lEtat et des collectivités. Comment séduire les épargnants ?
F.L. : « Dans le triptyque qui a fait le succès du fonds en euros la liquidité, la garantie et le rendement lélément primordial est selon moi la garantie en capital. Plus que le rendement, sinon il ny aurait pas tant dargent sur les livrets dépargne ! En finançant les projets de lEtat ou des régions, les nouveaux supports alternatifs pourraient bénéficier de leur garantie. Surtout, cela permettrait de redonner du sens à cette épargne. Aujourdhui, à quoi sert largent des fonds en euros ? Difficile à dire à part quil finance la dette de lEtat français et dautres pays. Or, ces supports alternatifs permettraient de soutenir des projets publics, comme la liaison Paris-Roissy, dont le budget pose question. Chaque année, on enregistre environ 100 milliards deuros de mouvements sur lassurance-vie : si cette somme pouvait permettre de revitaliser léconomie locale et le marché de lemploi, peut-être que cela pourrait séduire les épargnants ! Et si ce cycle devient vertueux, alors peut-être que ces épargnants pourraient accepter une part de risque sur leur garantie en capital, en léchange dune perspective de rendement. Ce type dalternative pourrait gommer lobscurantisme actuel de lassurance-vie. »
Léchec de leuro-croissance pointe la difficulté du lancement de nouveaux supports
« Gommer lobscurantisme de lassurance-vie »
F.L. : « Créer des supports dinvestissement avec une garantie en capital, à tout moment, ne bouleverserait pas le mode de fonctionnement actuel de lassurance-vie. Cela me semble plus acceptable que de décréter quil faut investir minimum 25% ou 30% en unités de compte (UC), comme le font actuellement les assureurs. ''Au nom de quoi ?'', peuvent répondre les épargnants ! Sil se généralise, cet investissement minimal en UC posera dailleurs un problème sur le devoir de conseil : si une personne présente un profil totalement averse au risque, on ne pourra plus lui proposer une assurance-vie, à cause de la part obligatoire dUC ? »
(1) Amendement à larticle 21 bis du projet de loi transparence, lutte contre la corruption et modernisation de la vie économique, présenté par Albéric de Montgolfier.
(2) Autorité de contrôle prudentiel et de résolution




















