La forte inflation, confirmée en mars, ouvre la porte à une nouvelle hausse du taux du Livret A et du Livret d'épargne populaire dès le 1er mai. Ce scénario, prévu par les textes, est-il réaliste ?

Sur le papier, le scénario est séduisant : relever le taux du Livret A le 1er mai, le jour de la fête du travail, où la question du pouvoir d'achat ne manquera d'être portée dans les cortèges syndicaux. Donner un coup de pouce à l'épargne populaire à quelques semaines du premier tour des élections législatives. Il y a matière à un joli coup politique.

L'hypothèse n'est pas totalement irréaliste. Depuis le début de l'année 2022, la moyenne de l'inflation sur les six derniers mois, qui sert d'indice pour le calcul de la rémunération des livrets réglementés, reste en forte hausse. Le doublement du taux du Livret A, passé de 0,5% à 1% début février, s'était fait sur la base d'une inflation semestrielle à 2,2%. Elle est passée à 2,5% en janvier, à 2,8% en février et devrait atteindre 3,2% en mars, sur la base des chiffres provisoires dévoilés aujourd'hui par l'Insee. Ce qui, dans l'hypothèse d'une révision, pourrait porter le taux du Livret A à 1,3%.

Or, la règlementation encadrant les conditions de rémunération de l'épargne réglementée prévoit la possibilité de faire évoluer le taux du Livret A tous les 3 mois, donc potentiellement le 1er mai après le 1er février. A une condition : « si la Banque de France estime que la variation de l'inflation ou des marchés monétaires est très importante ».

Pas de précédents

La hausse actuelle peut-elle être considérée comme une variation « très importante » ? Nous avons contacté la Banque de France, qui n'a pas souhaité, à ce stade, répondre à nos questions.

La réponse est d'autant plus compliquée à apporter qu'il n'existe pas de précédents. « La périodicité actuelle des révisions, au 1er février et au 1er août, avec des révisions intermédiaires possibles au 1er mai et au 1er octobre, n'a été structurée qu'en 2003, sous le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin », rappelle l'économiste Philippe Crevel, fin connaisseur de l'histoire de l'histoire du Livret A. « Or, depuis cette date, il n'y a pas eu lieu d'appliquer ces révisions intermédiaires, puisque nous sommes restés en période de faible inflation. »

Pour trouver trace de hausse de taux liée à une montée brusque des prix, il faut remonter beaucoup plus loin : aux années 1980. « A cette époque, il n'y avait pas de périodicité claire pour réviser le taux. Depuis la création du Livret A, en 1818, les changements intervenaient plutôt le 1er janvier. Mais le 16 octobre 1981, par exemple, le taux est passé à 8,50%, pour faire face à une inflation qui dépassait à l'époque les 12% », se souvient le directeur du Cercle de l'épargne. On n'en est, heureusement, pas encore là.

Un dilemme entre geste politique et raison économique

Retour à notre hypothèse de départ. Philippe Crevel n'exclut pas un coup de pouce, d'inspiration politique, au 1er mai : « Nous serons à mi-chemin entre l'élection présidentielle et les élections législatives : c'est un contexte propice pour une mesure en faveur de l'épargne populaire, avec un taux porté entre 1,25% et 1,50%. »

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Il y voit tout de même un obstacle majeur : l'impact économique qu'aurait un tel choix. « La forte collecte du Livret A en février nous a montré que l'effet taux jouait à plein », constate l'économiste. Et ce, malgré un rendement réel, corrigé de l'inflation, largement négatif.

Il y a donc tout lieu de penser qu'un tel « appel d'air » pourrait se reproduire en mai. Il pourrait même être amplifié par la guerre en Ukraine et ses conséquences économiques, qui ne peuvent qu'encourager les ménages à garnir leur épargne de précaution, déjà historiquement élevée après deux années de pandémie. Or, « ce qui importe aujourd'hui, c'est la consommation au service de la croissance ».

En clair, une nouvelle hausse du taux du Livret A, sur fond de forte inflation, pourrait dissuader les ménages de dépenser le surplus d'épargne accumulé depuis le début de la crise Covid, comme ils ont commencé à le faire depuis septembre 2021, selon une récente étude du Conseil d'analyse économique (CAE). « Le gouvernement serait alors pris entre deux problèmes », résume Philippe Crevel.

Le LEP comme recours

Reste une dernière piste : celle d'un coup de pouce limité au Livret d'épargne populaire. Depuis juin 2018, le taux du LEP est officiellement indexé sur la hausse des prix. L'exécutif pourrait donc faire le choix de l'aligner sur le taux d'inflation semestrielle, c'est-à-dire 3,2%, et ce dès le 1er mai. Une manière de s'afficher en défenseur de l'épargne populaire, tout en limitant les effets économiques. Fléché vers les ménages peu imposés, le LEP, plafonné à 7 700 euros seulement, ne concerne aujourd'hui que 7 millions de Français environ, contre près de 56 millions pour le Livret A.

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