
On entend facilement, dans la bouche des Français de 20, 25, 30 voire 40 ans : “De toute façon, nous on n'aura pas de retraite”. Est-ce compréhensible ?
Henri Sterdyniak : « Non. Et ce pour plusieurs raisons. La première : les projections du Conseil d'orientation des retraites (COR) montrent noir sur blanc que le système peut tenir en l'état au moins jusqu'en 2070. Il n'y a donc pas de raison de penser que ce système n'est pas soutenable. Ensuite, la particularité d'un régime par répartition est qu'il repose sur un équilibre entre actifs et retraités : on peut toujours ajuster cette répartition en revenant sur l'âge de départ, le niveau des cotisations et celui des pensions. Ajuster la répartition, c'est le rôle de l'État et des partenaires sociaux. Enfin, ces gens, jeunes ou moins jeunes, ce sont eux qui seront au pouvoir lors des décennies à venir. Et donc ceux qui décideront de l'avenir du système. Je ne pense pas concevable qu'à un instant donné, un gouvernement élu dise “on fait une croix sur ce qui a été cotisé” et que l'on s'asseye d'un coup sur un droit social tel que la retraite. »
« La campagne contre la répartition menée par des économistes libéraux ou par des institutions financières (...) est une campagne campagne idéologique »
Malgré tout, la confiance dans l'avenir du système de retraite par répartition s'effrite. Sans lister les sondages, une partie des actifs loin de la retraite ont peur pour leur futur et craignent que ce système soit dégradé pour leurs vieux jours. Une crise de confiance due à la récurrence des réformes ?
H. S. : « Nous sommes dans un monde qui évolue. Les Français vivent plus longtemps, en bonne santé. Si nécessaire, on peut progressivement reporter l'âge de départ à la retraite. La campagne contre la répartition menée par des économistes libéraux ou par des institutions financières qui souhaitent inquiéter les gens pour les inciter à placer l'argent chez eux est une campagne idéologique. Jusqu'à présent, l'État et les partenaires sociaux gèrent le système de façon à ce que la pension moyenne soit environ aux deux tiers du salaire moyen [le COR mesure la pension globale moyenne par rapport au salaire moyen des personnes en emploi, en brut : les pensions reviennent à un peu moins de 55% des salaires selon cet indicateur, NDLR], ce qui permet d'avoir un niveau de vie assez proche entre retraités et actifs [après prise en compte du patrimoine, lire la dernière question ci-dessous, NDLR].
« Jusqu'à présent, l'Etat et les partenaires sociaux gèrent le système de façon à ce que la pension moyenne soit environ aux deux tiers du salaire moyen, ce qui permet d'avoir un niveau de vie assez proche entre retraités et actifs »
On peut adapter évidemment les conditions de départ, l'âge légal et le niveau des retraites. On ne sait pas exactement quel sera l'avenir de l'économie mondiale, avec deux théories qui s'opposent, entre ceux qui prédisent la décroissance en raison des fortes contraintes écologiques, et ceux qui annoncent une croissance fabuleuse grâce à l'IA. Mais, quelle que soit l'évolution, le principe des retraités ayant des ressources à peu près au niveau de vie des actifs peut être maintenu sur la durée. Sauf en cas de gros changement de mentalité : en clair si les gens de 30-40 ans décident de ne plus avoir de retraite, ce qui est improbable. »
« Cette baisse des naissances est préoccupante. C'est le problème numéro 1 »
La crise démographique est-elle inquiétante pour les futures retraites ? Les tendances démographiques récentes s'éloignent du scénario de référence du COR, lit-on dans une lettre du COR publiée en février 2026...
H. S. : « Les projections du COR vont effectivement être refaites avec moins de naissances mais aussi plus d'immigration. On ne sait pas encore quel sera le résultat. On ne sait pas non plus quelle sera la fécondité des Françaises à long terme. Effectivement, cette baisse des naissances est préoccupante. C'est le problème numéro 1. Ce serait bien d'oublier la question des retraites, et de plus se préoccuper de retrouver un taux de natalité supérieur à 1,9 [l'Insee l'estime fin 2025 à 1,56 enfant par femme, le plus faible indidateur conjoncturel de fécondité depuis 1917, NDLR], d'augmenter le nombre de crèches et d'augmenter les prestations familiales.
Et ce, non pas uniquement pour préserver le système de retraite à l'avenir mais aussi pour le dynamisme de l'économie française. Cela dit, si une génération décide sciemment d'avoir moins d'enfant, naturellement elle aura un niveau de retraite plus faible. On ne pourra imposer des taux de cotisations trop forts s'il y a durablement moins d'enfants. Au lieu de craindre de ne pas avoir de retraite, les personnes de 25-40 ans devraient plutôt se soucier d'avoir des enfants. »
« Si l'on était au début de l'histoire, on bâtirait un régime de retraite unifié, peut-être à points, ou en annuités. On n'aurait pas un régime général et des régimes complémentaires, pas non plus de distinction entre régimes public et privé »
Faut-il basculer, un jour ou l'autre, vers un régime à points, sur le modèle de la complémentaire Agirc-Arrco ?
H. S. : « On peut toujours fantasmer. Si l'on était au début de l'histoire, on bâtirait un régime de retraite unifié, peut-être à points, ou en annuités. On n'aurait pas un régime général et des régimes complémentaires, pas non plus de distinction entre régimes public et privé. C'est confus et inutile. Malheureusement la tentative de réforme 2019 montre que l'on ne peut pas passer d'un coup à un régime par points, que c'est difficile et très long de mener une transition globale vers un régime par points. La seule solution réaliste et responsable est de gommer les disparités entre régimes de retraites. Puis de garantir que, grosso modo, les taux de remplacement évoluent parallèlement dans les différents régimes. Bref piloter le régime actuel pour le maintenir en fonctionnement sans à-coups. Je ne crois pas à la possibilité de passer à un régime à points unifié. »
« C'est extrêmement difficile de mener une transition globale vers un régime par points »
Sur le débat de fond entre retraite par répartition et par capitalisation, pensez-vous qu'une part de capitalisation pourrait assurer la pérennité du régime à long terme ?
H. S. : « Cela n'a rien à voir. Les actifs qui veulent capitaliser pour leur retraite peuvent déjà le faire en achetant un logement pu par l'épargne financière [à travers un plan d'épargne retraite, individuel ou d'entreprise, NDLR]. Par contre, mettre en place un régime de capitalisation obligatoire, cela signifierait que les travailleurs et les entreprises devraient payer des primes aux fonds de pension. Cela augmenterait le taux d'épargne des ménages et diminuerait le profit des entreprises. Rien ne dit que cela augmenterait l'investissement en France.
« Un régime de capitalisation obligatoire, cela signifierait que les travailleurs devraient se mettre à payer des primes aux fonds de pension »
La capitalisation actuelle facultative est suffisante ; ceux qui veulent épargner le peuvent. On pourrait même impulser d'autres projets en ce sens, en complément du régime par répartition, des projets qui garantiraient que l'épargne est utilisée pour l'investissement industriel en France, impulser par exemple l'offre de placements de BPI France qui est sous développée. »
« Le problème principal est de se soucier du niveau de vie des jeunes ! »
Autre débat sans fin... La question de qui a le meilleur niveau de vie entre retraités et actifs semble insoluble. L'indicateur du COR témoigne d'une amélioration récente (mais transitoire, de 2023 à 2025) à la faveur des retraités. Est-ce un bon indicateur ? Et est-ce un débat légitime ?
H. S. : « On peut répondre en 3 parties. Tout d'abord, en simplifiant, les pauvres dans notre société actuelle, ce sont les familles avec enfants et les jeunes jusqu'à 23 ans. Les 0-23 ans sont les pauvres de notre société. Les retraités (les plus de 63 ans) ont un niveau de vie légèrement inférieur à celui des actifs (les 24-62 ans), et les jeunes eux ont un niveau de vie nettement inférieur. Le problème principal est le niveau de vie des enfants et des jeunes !
En valeur absolue, sur la base des revenus mesurés par l'Insee, les retraités ont un niveau de vie nettement plus faible que les actifs. Si l'on tient de la propriété du logement, les niveaux de vie deviennent à peu près équivalents. Par contre, si l'on soustrait les primes de complémentaire santé, alors les retraités ont un niveau de vie inférieur aux actifs.
Il reste effectivement la question de la pauvreté. Le minimum vieillesse [Aspa, NDLR] permet en principe que les retraités ne soient pas pauvres. Reste que certains refusent de le demander. Le RSA est beaucoup plus faible que le minimum vieillesse : mécaniquement, vous avez donc plus de pauvreté chez les foyers actifs. Là encore, ce n'est pas un problème de “retraite” mais de “choix social” ; le RSA est bas pour les personnes sans emploi de moins de 65 ans pour les inciter à travailler. Ce n'est pas un argument pour baisser le minimum vieillesse : plutôt un argument de nature à inciter de revoir les mécanismes d'insertion pour les personnes au RSA. »
Série d'articles sur le niveau de revenu à la retraite et la pérénnité du régime
MoneyVox interroge plusieurs économistes, à l'expertise reconnue sur le sujet des retraites, sur la différence de ressources entre actifs et retraités et sur la pérénnité du régime.
La rédaction veille pour ces articles à la pluralité des points de vue :
- Interview de Michaël Zemmour. Les retraités sont-ils des privilégiés ? Un débat « légitime mais très mal posé »


















