Carrières hachées, retraite complémentaire insuffisante, voire inexistante, dividendes qui ne génèrent aucune cotisation... Les indépendants cumulent les handicaps quand vient l'heure de la retraite. Artisans et commerçants perçoivent en moyenne 1 230 euros bruts mensuels selon la dernière étude Insee. Les professions libérales s'en sortent mieux avec 2 570 euros bruts.
Mais tous restent loin derrière les salariés du privé, pour qui la complémentaire Agirc-Arrco fait toute la différence. Et encore : ces moyennes masquent des situations bien plus difficiles. Certains micro-entrepreneurs en profession libérale affiliés à la CIPAV ont ainsi connu plusieurs années sans cotisations complémentaires après la réforme de 2018.
Résultat, même une carrière bien remplie et des revenus confortables ne garantissent pas une pension décente. Pour ne pas découvrir trop tard l'étendue des dégâts, mieux vaut anticiper. Mode d'emploi.
Comprendre sa situation : l'audit de carrière
Avant toute démarche, un point s'impose : savoir où on en est. « Téléchargez votre relevé de carrière sur Info-Retraite », conseille Sergio de la Rosa, expert retraite indépendant. Ce document recense l'ensemble des trimestres validés, les points acquis et les régimes auxquels on a cotisé. Les erreurs ne sont pas rares et les délais pour les corriger peuvent être longs. Sergio de la Rosa cite le cas d'un client parti en retraite en novembre 2025 qui attend toujours le versement de sa pension. Son dossier, particulièrement complexe, n'a pas encore été traité par la caisse de retraite.
Relevé de carrière à 35, 40 ou 45 ans : ce document qui peut sauver votre future retraite
À partir de 45 ans, il recommande également de consulter un expert retraite pour un audit complet : chiffrage précis, optimisation de fin de carrière, projections fiables. Passer par un simulateur en ligne est souvent insuffisant quand on a travaillé sous plusieurs régimes successifs.
Autre angle mort : savoir si on cotise vraiment. « En fonction de son chiffre d'affaires et de sa manière de se rémunérer, on peut très bien croire qu'on cotise alors que ce n'est pas vraiment le cas », prévient Olivier Rull, cofondateur de la fintech Caravel. Un micro-entrepreneur libéral avec 50 000 euros de chiffre d'affaires ne cotise en réalité que sur 25 000 euros après abattement, soit environ 2 500 euros de cotisation retraite par an. De quoi générer une pension très modeste.
PER et assurance vie, les deux piliers de l'épargne retraite
Quel que soit son stade de carrière, deux outils font consensus : le Plan d'Épargne Retraite (PER) et l'assurance vie. « Ils sont complémentaires, il faut avoir les deux », estime Olivier Rull.
Le PER est particulièrement avantageux pour les travailleurs non salariés (TNS) hors micro. Ils peuvent l'alimenter depuis le compte de leur entreprise, avec des plafonds bien plus élevés qu'à titre personnel : jusqu'à 87 000 euros par an, contre 10% des revenus annuels. Attention toutefois : c'est un différé fiscal, pas un cadeau. À la sortie, les versements initiaux sont réintégrés dans le revenu imposable et les plus-values sont soumises à l'impôt. L'épargne est bloquée jusqu'à la retraite, sauf exceptions (achat d'une résidence principale notamment). Ce qui permet en revanche de prendre davantage de risques sur les placements, l'horizon étant long.
L'assurance vie obéit à une logique différente : disponible à tout moment, seules les plus-values sont taxées à la sortie, pas le capital versé. Elle convient davantage à ceux qui anticipent un besoin de liquidités dans les 8 à 10 ans. Précisément parce qu'on peut en avoir besoin avant la retraite, mieux vaut y loger des placements moins volatils.
Combien y consacrer ? Olivier Rull conseille entre 3 et 8% de ses revenus mensuels avant 40 ans, entre 5 et 12% au-delà. « Plus tôt on s'y prend, mieux c'est », abonde Sergio de la Rosa.
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Dividendes, rachat de trimestres, statut juridique : les bons réflexes
Au-delà de l'épargne, d'autres réflexes peuvent changer la donne. Premier d'entre eux : la rémunération. « Les dividendes ne génèrent aucune cotisation retraite », rappelle Olivier Rull. Les assimilés salariés qui se rémunèrent principalement en dividendes pour alléger leurs charges allègent du même coup leur future pension. Se verser un salaire, même partiel, reste indispensable.
Racheter des trimestres peut aussi faire une vraie différence. « Plus on rachète tôt, moins c'est cher », insiste Sergio de la Rosa. À 45 ans, l'opération est nettement plus accessible qu'à 60 ans et peut ouvrir des droits concrets : taux plein, départ anticipé, pension revalorisée.
Même logique pour les contrats de prévoyance : un arrêt maladie sans couverture suffisante, c'est un trou dans le relevé de carrière qui se répercute mécaniquement sur la retraite.
Enfin, le choix du statut juridique a des conséquences directes sur la retraite. Le président de SASU assimilé salarié bénéficie d'une bonne couverture, à condition de se verser un salaire. « C'est coûteux en charges, reconnaît Olivier Rull, mais c'est justement parce qu'il est coûteux qu'il permet de bien cotiser. » Sergio de la Rosa évoque même, pour les indépendants en fin de carrière, la possibilité de repasser salarié. Une option qu'Olivier Rull relativise : bien préparé, un indépendant peut construire une retraite solide sans renoncer à son statut.
Attention à la réforme du cumul emploi-retraite
Dernière alerte. À partir de 2027, les règles changent pour ceux qui liquideront leur retraite tout en souhaitant poursuivre une activité professionnelle. Avant l'âge légal de départ, chaque euro gagné sera déduit de la pension, sans pouvoir générer de nouveaux droits. Entre l'âge légal et 67 ans, les revenus cumulés seront plafonnés, probablement à 7 000 euros par an (en attente du décret). Au-delà, la pension sera amputée de la moitié du dépassement. Seuls les 67 ans et plus pourront cumuler sans restriction. Les cotisations versées ouvriront même droit à une seconde pension. « En règle générale, il n'y aura plus vraiment d'intérêt à faire du cumul emploi-retraite », estime Sergio de la Rosa, tout en précisant qu'un audit individuel reste indispensable pour en avoir la certitude.

















