
Qui a le meilleur niveau de vie entre retraités et actifs ? Cette question semble insoluble tant on lit des études et analyses aux conclusions diamétralement opposées. Y a-t-il tout de même une évolution de ce rapport de force à la faveur des retraités, comme on le comprend notamment à la lecture des dernières livrées du Conseil d'orientation des retraites ?
Michaël Zemmour : « Plutôt non sur les dernières années. Sur le temps long, par rapport aux années 70-80, en revanche, on constate effectivement une amélioration réelle et sensible à la faveur des retraités, avec un point haut en 2015. Mais ce débat est biaisé par rapport à cet indicateur du COR [Conseil d'orientation des retraites, NDLR] qui prend en considération l'indicateur du niveau de vie des retraités par rapport aux actifs. C'est un indicateur global, avec des moyennes qui sont parfois mal interprétées. La longue montée du niveau de vie des retraités jusqu'au début du millénaire s'explique aussi par le fait que les femmes arrivant à la retraite ont eu des carrières professionnelles, à la différence d'une partie des générations précédentes.
« Ceux qui sont partie à la retraite voici 10 ans ont plutôt perdu en niveau de vie par rapport aux actifs »
Or, depuis ce point haut en 2015, l'indicateur du COR a baissé légèrement, du fait des politiques successives de désindexation des retraites par rapport à l'inflation. Ce qui fait que ceux qui sont partie à la retraite voici 10 ans ont plutôt perdu en niveau de vie par rapport aux actifs.
« La plupart des années ordinaires les salaires augmentent plus que les pensions »
La récente surfocalisation sur le niveau de vie des retraités s'explique par l'inflation élevée. Car les retraites ont augmenté fortement, autour de 5%, suite à deux années de forte inflation [+1,1% en janvier 2022, +4% en juillet 2022, puis 0,8% en janvier 2023 et 5,3% en janvier 2024, NDLR]. Or, exceptionnellement, en 2022 et 2024, les salaires n'ont pas augmenté autant. Ce constat vaut uniquement sur cette période spécifique : c'est oublier la perte de niveau de vie des années précédentes. La plupart des années ordinaires, les salaires augmentent plus que les pensions. »
| Année | Taux d'inflation annuel | Taux de revalorisation des pensions de base |
|---|---|---|
| 2026 | - | +0,9% au 1er janvier 2026 |
| 2025 | 0,9% | +2,2% au 1er janvier 2025 |
| 2024 | 2% | +5,3% au 1er janvier 2024 |
| 2023 | 4,9% | +0,8% au 1er janvier 2023 |
| 2022 | 5,2% | +4% au 1er juillet 2022 +1,1% au 1er janvier 2022 |
| 2021 | 1,6% | +0,4% au 1er janvier 2021 |
| 2020 | 0,5% | +0,3% ou +1% selon le niveau de revenu au 1er janvier 2020 |
| 2019 | 1,1% | +0,3% au 1er janvier 2019 |
| 2018 | 1,9% | - |
| 2017 | 1% | +0,8% au 1er janvier 2017 |
| 2016 | 0,2% | +0% au 1er octobre 2016 |
| 2015 | 0% | +0,1% au 1er octobre 2015 |
Sources : Insee et Assurance retraite
« La pension moyenne, c'est environ 60% du salaire moyen »
Pourquoi cette question est tant soumise à débat ? Qu'est-ce qui est si difficilement chiffrable ?
M. Z. : « Ce n'est pas si complexe que ça. Mais certains indicateurs mal compris projettent des imaginaires qui ne correspondent pas à la réalité. La pension moyenne, c'est environ 60% du salaire moyen. Les ressources sont donc bien inférieures.
« Ce qu'il faut retenir c'est que le niveau de vie est proche, en moyenne »
La pension moyenne tourne peu au-dessus des 1 500 euros net. C'est difficile de se dire que l'on est riche avec cela... mais effectivement vous n'avez pas autant de charges qu'en milieu de vie. Pas d'enfants à charge, sauf exception. Et 8 retraités sur 10 sont propriétaires : on peut calculer un revenu fictif du fait d'être propriétaire sans remboursement de crédit immobilier. C'est pour cela que les indicateurs de “niveau de vie” qui corrigent le revenu des charges de familles indiquent un niveau de vie des retraités proche de celui des actifs.
« 8 retraités sur 10 sont propriétaires »
D'ailleurs, le débat pour savoir si c'est plus ou moins, est un peu un débat sur la décimale après la virgule : ce qu'il faut retenir c'est que le niveau de vie des retraités est proche, en moyenne de celui des actifs. Mais il faut ensuite désagréger cette moyenne car elle compare des personnes de 60 à 100 ans d'un côté et des personnes de 18 à 65 ans de l'autre, ce qui crée de la confusion (le niveau de vie à 20 ans et à 55 ans n'est pas le même).
Ce n'est pas très surprenant que les retraités aient plus de revenus que les jeunes actifs. En outre, dans la population active, vous mesurez les 20 à 60 ans, vous intégrez les personnes au chômage, ce n'est pas très étonnant non plus qu'on y vive moins bien qu'à la retraite. Dans le détail, les niveaux de vie des foyers retraités sont assez proches des actifs... mais vous avez un peu moins de pauvreté, car le minimum vieillesse est plus haut que le RSA. Vous avez aussi un peu moins de très riches parmi les retraités.
« Le minimum vieillesse est plus haut que le RSA »
Au final, vit-on mieux à la retraite ? Entre 2013 et 2016, les études disaient que l'on perdait 8% de son niveau de vie en arrivant à la retraite. Et nettement plus pour ceux qui avaient un revenu élevé en fin de carrière. Au global, vous avez bien un niveau de vie qui augmente avec l'âge, souvent tout au long de la vie, et qui décroit à l'approche ou au passage à la retraite. Le pic du niveau de vie est atteint vers les 55-58 ans. »
Mais les retraités sont aussi ceux qui ont beaucoup d'épargne, touchent des dividendes, possèdent de l'immobilier locatif...
M. Z. : « Oui effectivement, on constate une surreprésentation des revenus du capital chez les retraités par rapport à la moyenne. Toutefois, sur les revenus du capital, c'est surtout sur le top 10% des retraités (un peu le top 20%) , que cela devient significatif. En clair : oui les retraités ont plus de patrimoine mais c'est surtout dû au fait que l'on accumule au fil de la vie. C'est un effet d'âge, plus que lié à la retraite. Les revenus du capital concernent principalement une population riche, c'est vrai à 45 ans, 55 ans et aussi à la retraite. »
« Dans les années 70, le visage de la pauvreté c'était principalement les retraités »
A contrario, la pauvreté des seniors est-elle sous-estimée ?
M. Z. : « En généralisant, dans les années 70, le visage de la pauvreté c'était principalement les retraités. Aujourd'hui ce sont surtout les mères célibataires et leurs enfants. Mais il y a bien sûr des pensions de retraite très faibles, et des retraités en grande précarité, d'autant qu'il y a un très fort non recours au minimum vieillesse . »
Ce match actifs VS retraités est-il donc un faux débat ?
M. Z. : « Ce débat est totalement légitime mais il est très mal posé. La question des retraites, il faut la voir à travers un prisme simple : “qui peut partir et à quel âge et avec combien ?” Pourquoi ce débat est-il mal posé ? Car on considère que les retraités seraient intrinsèquement privilégiés, et épargnés par les choix politiques. En vérité, ils ont fait face à plusieurs désindexations des pensions dans un passé récent, sous Hollande notamment. Sans oublier les hausses de CSG.
« Si l'on veut s'attaquer, dans le débat politique, à la question de la richesse de certains retraités, il ne faut pas se focaliser sur les pensions mais sur les outils fiscaux »
Cette désindexation peut certes être vue comme une compensation de la crise de 2010 lors de laquelle les actifs ont perdu en niveau de vie. Le taux de pauvreté monétaire des retraités était à 8% voici 10 ans : il est à 12% actuellement. Cela reste beaucoup mieux que le reste de la population mais la pauvreté progresse chez les seniors.
La pension de retraite est le revenu qui est le plus également redistribué en France. Et elle ne progresse pas aussi vite que l'inflation : les retraites complémentaires sont sous-indexées. Si l'on veut s'attaquer, dans le débat politique, à la question de la richesse de certains retraités, il ne faut pas se focaliser sur les pensions mais sur les outils fiscaux, ou les loyers imputés, ou plus largement sur la taxation du patrimoine. »
Nota bene : la question du niveau de vie des retraités étant un sujet de débat, cet entretien sera suivi de la publication d'autres articles et interviews, pour vous offrir un panel large de points de vue. Pour se limiter aux études d'organismes publics, voici celle de la Drees et celle du COR (page 12).


















