Bertrand Martinot, Économiste
Bertrand Martinot
Économiste
Expert associé à l’Institut Montaigne, ancien conseiller social à l’Élysée, actuellement directeur de la formation et du conseil en développement des compétences chez Siaci Saint Honoré
Pourquoi, selon vous, est-il nécessaire de se poser la question de la capitalisation ? Le régime par répartition est-il réellement menacé ?

Bertrand Martinot : « Pour 3 raisons. La première : l'équité intergénérationnelle. Si le régime parvenait à tenir sur la durée, ce ne serait qu'à travers une spoliation indirecte des générations futures car elles seront moins nombreuses et les retraités plus nombreux. Ainsi, mécaniquement, il faudra plus de cotisations si l'on veut conserver un niveau de pension par répartition d'un niveau correct. Certes, on pourrait avoir un nouveau baby boom... sauf que si vous êtes un responsable politique prudent, vous n'en faites pas un scénario central.

Deuxième raison : le financement de l'économie. Il faut investir dans l'avenir afin que le système de retraite ne soit pas uniquement un outil de rémunération du travail passé mais aussi un outil au soutien de l'économie de l'avenir.

« Le système n'est financièrement pas soutenable sauf à augmenter les cotisations de façon tout à fait déraisonnable »

Troisième raison : le système n'est financièrement pas soutenable sauf à augmenter les cotisations de façon tout à fait déraisonnable. Certes, vous pouvez aussi augmenter l'âge de départ à la retraite jusqu'à un âge très avancé pour le maintenir à flot mais, en l'état, il n'est pas soutenable dans la durée. D'ailleurs les Français plébiscitent massivement la capitalisation : en témoigne le succès du Plan d'épargne retraite (PER). Une majorité des jeunes adultes pensent même qu'ils n'auront pas de retraite du tout [étude Odoxa “baromètre des retraites” d'octobre 2025, NDLR]. Alors, bien sûr, ils se trompent : ils en auront mais pas dans les mêmes conditions qu'aujourd'hui ! Et surtout ces jeunes sont déjà dans la logique de capitalisation. »

« On passe d'un niveau de remplacement de 100% à 87% à l'horizon 2070 selon les projections du COR »

Les rapports du Conseil d'orientation des retraites (COR) ne démontrent-ils pas que le régime par répartition est piloté au moins jusqu'en 2070 ?

B. M. : « Attendez ! Le système actuel perdure mais on passe d'un niveau de remplacement de 100% à 87% à l'horizon 2070 selon les projections du COR [ce qui signifie que le niveau de vie des retraités est actuellement équivalent à celui des actifs ; mais que dans une cinquantaine d'années il se dégraderait, jusqu'à passer à des ressources à la retraite équivalentes à 87% du niveau de vie pendant la phase active de la vie, NDLR]. On revient alors à la situation des années 1980. Pire : ces 87% supposent qu'on laisse dériver le système et que l'on creuse l'endettement public de plusieurs dizaines de points de PIB. Qui peut croire que nous continuerons à servir des pensions de ce niveau dans ces conditions ? Ce raisonnement basé sur le déficit, je n'y crois pas sur la durée. En fonctionnant sur le déficit et sur l'emprunt pour financer des dépenses courantes, on exercerait une véritable spoliation sur les jeunes générations et l'on ferait le pari insensé que nos créanciers vont continuer à nous faire confiance. »

« Vous avez deux possibilités pour développer la capitalisation : l'actuelle, facultative, avec le principe du PER ; ou créer un système de capitalisation obligatoire en plus des PER qui sont par ailleurs des produits à encourager »

Vous êtes favorable à une part de capitalisation. En renforçant sa formule actuelle, le PER, à grande échelle, ce ne serait pas synonyme d'inégalité ?

B. M. : « Si, totalement. Si on ne change rien à la situation actuelle, ceux qui ont les moyens ou qui ont la chance de travailler dans une entreprise qui peut se permettre d'abonder ces dispositifs mettent de côté et eux auront une bonne retraite, les autres devraient se contenter du pilier de retraite par répartition qui subsistera. Ce n'est pas l'option que j'encourage. Vous avez deux possibilités pour développer la capitalisation : l'actuelle, facultative, avec le principe du plan d'épargne retraite (PER) ; ou créer un système de capitalisation obligatoire en plus des PER qui sont par ailleurs des produits à encourager. »

« Vous substituez petit à petit l'actuel système par une part de capitalisation »

Que proposez-vous pour cette mise en place progressive de la capitalisation obligatoire ?

B. M. : « Vous avez à nouveau deux possibilités. La première : laisser le système tel qu'il est et la capitalisation vient en plus, en bonus. Ce serait l'idéal. Le hic, c'est que si vous créez des droits supplémentaires, vous devez nécessairement créer une nouvelle cotisation. C'est une possibilité mais je ne pense pas que les salariés et entreprises soient pour, compte tenu du niveau record des cotisations retraite actuelles. Deuxième idée, que je préconise : financer la capitalisation en mobilisant une partie des cotisations actuelles. Vous introduisez à l'intérieur du système un pilier de capitalisation obligatoire. Vous substituez petit à petit une partie - environ 25% - de l'actuel système par une part de capitalisation. Grâce à cette transition, et grâce au rendement futur de cette capitalisation, on peut même espérer à terme, dans une dizaine d'années une baisse significative des cotisations. »

Dans la fonction publique, la complémentaire RAFP repose sur une capitalisation obligatoire. Mais c'est lent, cette mise en place...

B. M. : « Le choix de la complémentaire RAFP, c'est la brique de plus – de nouveaux droits - que j'évoquais. Ce n'est pas ce que je préconise avec une part de capitalisation obligatoire s'insérant dans le régime actuel. Pour la complémentaire RAFP, cela s'est fait via la création d'une cotisation supplémentaire. La RAFP est partie de zéro et ne porte que sur les primes des fonctionnaires, soit une petite partie de leur rémunération... Donc oui, même une vingtaine d'années après, les pensions complémentaires sont toutes petites. Il faudra une génération pour que ces cotisations soient significatives.

« Oui c'est impopulaire de désindexer les pensions mais il faudra le faire »

Pour éviter ce biais, il est possible de “surcapitaliser” le système pour amorcer la pompe au départ. Cela pose encore une autre question : comment trouver un capital initial ? Nous avons deux grandes idées. La première, un fonds d'amorçage de 100 milliards d'euros en mobilisant les réserves de l'Agirc-Arrco, une partie du fonds de réserve des retraites (FRR) et des fonds de l'État issus de ses actifs cotés. La deuxième source serait apportée par une désindexation temporaire et partielle des retraites dès aujourd'hui, au titre de l'équité intergénérationnelle. On peut demander un effort aux retraités, du moins à ceux qui sont au-dessus de la médiane. Oui c'est impopulaire de désindexer les pensions mais il faudra le faire, de toutes manières. Alors autant le faire pour construire un pilier de capitalisation qui va consolider le système. »

Retraite par capitalisation : ce qui existe déjà en France (et qui en profite)

On entend très facilement, dans la bouche des Français de 20, 30 voire 40 ans : « De toute façon, nous on n'aura pas de retraite ». Est-ce compréhensible ?

B. M. : « On peut comprendre, en tout cas, qu'ils se disent “on n'en aura pas pour notre argent !” Presque 28% de leur salaire part en cotisations pour la retraite. Les syndicalistes disent que c'est du salaire différé, or on ne cotise pas pour soi, cela va directement aux retraites d'aujourd'hui. Et le jeune s'informe et comprend vite qu'il sera dans le collimateur de ces cotisations dans les dizaines d'années qui viennent. Enfin, pour se projeter à long terme, il faut croire les promesses des gouvernements des 40 ou 45 prochaines années... C'est un véritable acte de foi. »

« Si l'on devait partir d'une feuille blanche, on partirait d'un régime universel par points, c'est évident »

Quid du modèle par points unifié ?

B. M. : « Là il faut distinguer la théorie et la pratique, le souhaitable et le faisable. En théorie un tel système a énormément d'avantages. C'est équitable : acheter un point donne le droit à la même pension quel que soit le régime auquel vous cotisez. C'est facilement pilotable en modifiant la valeur des points année après année en fonction de la situation financière du régime. Oui, c'est le meilleur système possible ! D'ailleurs, le régime par capitalisation est forcément par points, par définition. Si l'on devait partir d'une feuille blanche, on partirait d'un régime universel par points, c'est évident.

Mais la mise en chantier d'un système comme cela à partir du régime actuel est incompréhensible et très dure à faire passer politiquement. Car il y aurait des perdants. Et ces perdants il faudrait les indemniser ! Donc cela coûterait très cher ! En 2019, le gouvernement d'Edouard Philippe a porté cette idée mais a dû intégrer l'âge pivot à cause du coût de la transition. Et cette confusion entre une réforme systémique et un effort de redressement financier a tout fait déraper. On le voit, les conditions de réussite d'une telle transition sont exceptionnellement complexes. »

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