Doù viennent-ils ?
Oseille. Crue ou cuite, loseille parfume tous vos plats. Mais parlons pognon plus que fourneaux. Depuis quand loseille, mot dont le sens premier désigne évidemment la plante potagère, est-elle synonyme dargent ? Depuis très longtemps, comme lexplique Kétévan Djachy, professeur en philologie et chevalier de l'ordre des Palmes académiques, spécialiste de largot dont on retrouve des traces « dès le 13e siècle » : « Largot de largent est plus récent », précise-t-elle. Mais fric (qui vient du ragoût de viande « fricot » ou « fricandeau ») ou oseille sont deux des plus anciens mots dargot utilisés pour désigner largent, avec des racines remontant au 19e siècle. A lépoque, pour évoquer lidée de faire du beurre, « on parlait denvoyer quelquun cueillir de loseille, ce qui signifiait déjà beaucoup dargent ». Pourquoi ? Car loseille parfumait de riches plats de viande ? Mystère
Radis. « Navoir pas un radis », une expression tout aussi ancienne que lusage doseille pour désigner largent : elle apparaît dans un dictionnaire du milieu du 19e siècle (1). Navoir plus ou pas de radis signifiait déjà être sans le sou.
Avoine. Voilà une céréale qui ne transpire pas vraiment la richesse Là encore, selon Le Figaro, lentrée de ce mot désignant en premier lieu de la nourriture de chevaux dans largot de largent remonte au 19e siècle. Lorthographe précédente de lavoine était « aveine » et Le Figaro traduit ainsi le proverbe « cheval daveine, cheval de peine » en « celui qui est bien payé doit bien travailler ».
Blé. Attention à ne pas « manger son blé en herbe » ! Traduction ? Attention à ne pas dépenser son revenu davance. Ce dicton est cité par Rabelais dès le 16e siècle (3). Le blé était-il déjà synonyme dargent, et donc mot dargot à part entière ? Difficile à dire mais ce proverbe signifie que le blé na de valeur que lorsquil est arrivé à maturité et que lon peut le récolter. Un peu plus tard, au 19e siècle, là encore, le blé serait bel et bien devenu synonyme dargent dans largot populaire. A limage du radis, « navoir pas de blé » signifiait alors « navoir pas le sou » (1).
Patate. Autant le blé, lavoine, loseille et les radis sont enracinés dans largot depuis des décennies, autant lorigine argotique de patates est bien plus floue Si ce nest que la patate désignait à l'origine un million d'anciens francs, tout comme une brique, une plaque ou un bâton.
Combien valent les « 100 patates » des Inconnus ?
Mais pourquoi mettre du beurre dans les épinards ?
La crème fraîche, dans les épinards, cest bien meilleur Mais, jadis le beurre était un produit de luxe. Enfin, jadis au 19e et 20e siècles, notamment avec larrivée de la pasteurisation. Avant le beurre était une matière grasse bien plus modeste et paysanne (2).
Il n'empêche : quelle que soit lexpression, le beurre est toujours synonyme de richesse : faire son beurre, le beurre et largent du beurre, etc. Les épinards, eux, nont rien de luxueux. Entre beurre et épinards, il y a donc à la fois une distinction de coût mais aussi une distinction calorique, puisque le beurre est évidemment plus « riche » en calories
Mettre du beurre dans les épinards signifie donc « améliorer une situation » (3) : bref gagner plus dargent, à limage de ce plat dépinards bien fade qui prend une toute autre saveur grâce à l'accompagnement.
Les mots de largent
Sur « BléVox », vous en avez pour votre argent ! Et ce même si lire nos articles ne vous coûte pas un radis Retrouvez les précédents épisodes de cette série dété :
- 1er épisode : Fric, pognon, flouze ou pèze : ce que cachent les mots de l'argent
- 2ème épisode : Héritage : combien valent les « 100 patates » des Inconnus ?
- 3ème épisode : Vous payez cash ou liquide ?
- 4ème épisode : Yeuma, némo, zeillo, yaska, neuthu, gengen Quand l'argent devient un langage codé
- 5ème épisode : Donnez-moi d'la moula, j'veux la kichta : Booba, Jul et Heuss réinventent l'argot de l'argent
- 6ème épisode : Biff, ronds ou caillasse : avec quelle monnaie payez-vous ?
(1) Dictionnaire de la langue verte, Alfred Delvau, 1866, cité par Argoji.
(2) Source « Les cuisines régionales à travers les livres de recettes » de Mary et Philip Hyman, via Expressio.fr, qui cite aussi les travaux de Jean-Louis Flandrin.
(3) Centre national de ressources textuelles et lexicales (CNRTL).





















