« Avant chaque achat d'action, je demande à ChatGPT ce qu'il en pense », confie Arthur Souar, commerçant de 32 ans. L'intelligence artificielle (IA) générative d'OpenAI a son mot à dire sur « la quasi-totalité de (son) portefeuille », et ce, avant son conseiller en gestion de patrimoine. L'IA lui donne accès à une grande quantité d'informations, ciblées sur sa situation personnelle, et lui permet d'analyser « efficacement » les marchés, dit-il. Le tout, gratuitement. Mais surtout, « l'IA confirme ou infirme ce que je pense, et ça me rassure », précise le jeune homme.
Environ 11% des Français utilisent l'IA comme source d'information « avant d'effectuer un placement », notamment en Bourse, et en complément de conseils d'établissements financiers ou de leurs propres recherches, révèle une étude de l'Autorité des marchés financiers (AMF) publiée en février. Quant aux potentiels risques de procéder ainsi, Arthur Souar n'en voit « presque aucun ». « Pour l'instant, je n'ai jamais eu de raison de douter », dit-il.
« Imprévisibles »
Pourtant, le gendarme boursier multiplie les alertes : « le recours à l'IA ne garantit ni la fiabilité des analyses, ni la performance des investissements » et comporte de « nombreux risques » dit à l'AFP France Mayer, directrice des relations avec les épargnants et de leur protection au sein de l'AMF. Les IA « peuvent produire des informations erronées, biaisées ou fondées sur des données incomplètes ou obsolètes », liste-t-elle.
En effet, les algorithmes basent leurs réponses sur des scénarios documentés et passés, sans gage qu'ils ne se reproduisent à l'avenir. Les modèles peuvent également vouloir « faire plaisir à l'utilisateur, c'est-à-dire le renforcer dans son jugement », pointe Marie Brière, responsable de la recherche investisseur du gestionnaire d'actifs Amundi. Car « l'IA sait très peu dire « je ne sais pas » et préfère offrir une « réponse complètement hallucinée et fausse ».
Les modèles peuvent également vouloir « faire plaisir à l'utilisateur, c'est-à-dire le renforcer dans son jugement »
Et contrairement aux intermédiaires financiers régulés et supervisés, tels que les conseillers bancaires, l'IA « n'est pas conçue pour agir dans l'intérêt du client », poursuit France Mayer, ni pour s'adapter à la situation personnelle de l'investisseur. En cas de mauvais conseils, impossible de faire appel aux mécanismes de résolution de litiges prévus par les entités autorisées.
Gare aussi aux « arnaques financières », prévient-elle, citant des plateformes de trading basées sur l'IA qui promettent de coquets rendements. Certaines sont promues sur les réseaux sociaux, à travers des vidéos cumulant plusieurs milliers de vues. Les marchés financiers sont « par nature imprévisibles » et « aucun outil, y compris l'IA, ne peut garantir les performances futures d'un placement », assure France Mayer.
Se pose également la question de la protection des données financières personnelles, fournies par l'utilisateur à l'algorithme dans l'espoir de mieux cibler sa demande : il n'y a « aucune garantie » qu'elles soient protégées, appuie-t-elle.
Biais cachés
Pour Marie Brière, le problème majeur réside dans les biais cachés que les IA comportent. Selon elle, les algorithmes sont influencés par leurs corpus d'entraînement, où certaines données sont surreprésentées. Ainsi, certains titres ou secteurs peuvent être davantage recommandés aux investisseurs. « C'est le cas de la tech, qui prévaut dans tous les modèles », précise Marie Brière.
Et les modèles sont majoritairement étasuniens, donc entraînés avec des données publiques d'entreprises du pays. Conséquence, dit-elle : « les actions américaines peuvent être préférées aux actions françaises ». Elle évoque un « enjeu de souveraineté européenne » alors que le Vieux Continent tente de promouvoir l'investissement sur son territoire.
Marie Brière pointe aussi un « biais de genre sexiste ». En souhaitant « s'adapter aux préférences humaines », les IA proposent « moins d'actions aux femmes qu'aux hommes », qu'elles jugent plus averses au risque et moins enclines à investir.
Tout n'est pas à jeter cependant. « Dans de nombreux domaines, les modèles sont performants et utiles », assure-t-elle, citant la diversification des portefeuilles, les conseils en fiscalité ou en éducation financière. Et exclure totalement l'IA en matière de recommandations d'investissements boursiers n'est pas la solution, nuance Marie Brière.
A ses yeux, il faut combiner une utilisation de l'IA ciblée et éclairée quant aux risques qu'elle comporte avec des conseils professionnels et encadrés.



















