Pourquoi cette proposition ?
L'idée d'un relèvement du plafond du Livret A est dans les tuyaux depuis plusieurs semaines. À la fin d'un été caniculaire, la ministre de la Transition écologique, Monique Barbut, appelait à un « électrochoc » pour adapter le pays aux épisodes climatiques extrêmes appelés à se répéter. Afin d'accélérer la mise en uvre du Plan national d'adaptation au changement climatique, elle évoquait le passage à 30 000 euros du plafond du Livret A pour dégager des marges de financement supplémentaires permettant à la Caisse des dépôts d'accorder des prêts de long terme afin de financer cette adaptation.
Ce mardi, le Premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé que le plafond du Livret A serait relevé en février, dans une fourchette « entre 25 000 et 30 000 euros », contre 22 950 euros actuellement. Car le gouvernement veut multiplier les secteurs financés par les fonds placés sur le Livret A.
« Historiquement, il permettait de financer le logement social. Vous le savez, on a souhaité avancer sur la mobilisation de ces fonds pour le nouveau nucléaire et nous allons aller plus loin, notamment pour financer le plan et le programme d'adaptation au changement climatique, du bâtimentaire public, des infrastructures », a expliqué Sébastien Lecornu.
Livret A : combien d'intérêts en plus avec un nouveau plafond relevé à 30 000 euros ?
La hausse du plafond du Livret A, une décision exceptionnelle ?
« Dans les décennies d'après-guerre, le plafond du Livret A était régulièrement relevé, notamment afin de tenir compte de l'inflation et de garantir un volume suffisant de ressources pour le financement du logement social. Fixé à 15 000 francs en 1966, il a fait l'objet de nombreuses augmentations dans les années 1970 et 1980. Il atteignait 80 000 francs en 1987, 90 000 francs en 1990 puis 100 000 francs à compter du 1er novembre 1991 », rappelle l'économiste Philippe Crevel.
À la suite du passage à l'euro, le plafond de 100 000 francs a été transformé en 15 300 euros. François Hollande avait promis durant sa campagne présidentielle de doubler ce plafond afin notamment de soutenir la construction de logements sociaux. Après son arrivée à l'Élysée, le plafond passa de 15 300 à 19 125 euros le 1er octobre 2012, soit une hausse de 25%. Un second relèvement, au 1er janvier 2013, le porta à 22 950 euros, soit +50% en seulement 3 mois, même si au final le plafond du Livret A n'a pas atteint les 30 600 euros promis par François Hollande à l'issue de son mandat. À noter que le plafond du Livret de développement durable (devenu LDDS) avait lui bien été doublé, à 12 000 euros le 1er octobre 2012.
Aujourd'hui, un éventuel passage du plafond du Livret A de 22 950 à 30 000 euros, le maximum envisagé par le gouvernement, représenterait une hausse de 30,7%, calcule Philippe Crevel. « Depuis 2013, le plafond n'a jamais été indexé sur les prix. Or, selon les données de l'INSEE, l'indice des prix est passé de 83,21 en 2013 à 100 en 2025, soit une augmentation d'un peu plus de 20%. La simple conservation en euros constants du plafond de 2013 aurait conduit à le porter à environ 27 600 euros en 2025. Un plafond de 30 000 euros constituerait donc certes une augmentation réelle mais relativement faible », analyse l'expert.
Quel est le rôle de la Caisse des dépôts ?
La Caisse des dépôts (CDC) a la responsabilité du fonds d'épargne qui gère environ 60% de l'argent placé par les Français sur leurs livrets réglementés : Livret A, Livret de développement durable et solidaire (LDDS) et Livret d'épargne populaire (LEP), soit 406,5 milliards fin 2025, sur un total de près de 700 milliards d'euros. La CDC divise cette manne financière en deux poches de taille à peu près égale : une moitié consacrée à des prêts à taux préférentiels pour des projets d'intérêt général (le logement social en premier lieu et également le service public local) et l'autre à des investissements sur les marchés, principalement des emprunts d'Etat, mais aussi des actions.
Livret A, LDDS, LEP : à quoi a servi votre argent en 2025 ?
En 2025, la CDC a accordé 15,7 milliards d'euros de prêts « à des projets contribuant directement à la transformation écologique et énergétique ». Cet effort doit encore être amplifié puisque le Fonds d'épargne devrait être mis à contribution pour financer 60% des 6 nouveaux réacteurs nucléaires EPR2, dont le coût est estimé à 72,8 milliards d'euros.
Pourquoi les banques sont opposées à cette mesure ?
La Fédération bancaire française (FBF) a déjà fait savoir le mois dernier qu'elle était opposée au relèvement du plafond du Livret A. Cette mesure « immobiliserait davantage d'épargne dans des placements liquides et garantis plutôt que dans des placements de long terme dont les entreprises ont besoin », déplorait le porte-parole du secteur bancaire.
Autre inquiétude des banques : le coût pour elles d'une hausse du plafond du Livret A. En effet, si la CDC gère 60% des encours du Livret A, du LDDS et du LEP, le reste est rémunéré directement par les banques. Or les dépôts de leurs clients sur un Livret A, dont le taux est de 1,7% depuis le 1er août, leur coûtent bien plus cher que la rémunération qu'elles versent pour les livrets bancaires maison : 0,75% en moyenne en juillet, selon les dernières données de la Banque de France.
« Relever le plafond du Livret A reviendrait à accroître une dépense publique au bénéfice des détenteurs de Livret A les plus aisés »
Un plafond de 30 000 euros, un cadeau pour les « riches » ?
« Relever le plafond du Livret A reviendrait à accroître une dépense publique au bénéfice des détenteurs de Livret A les plus aisés et au détriment de ceux qui investissent pour la transition », estime la FBF. Cela « favoriserait plutôt les épargnants les plus aisés. Un ménage avec deux enfants pourrait détenir 120 000 euros d'épargne défiscalisée. Cette mesure irait à l'encontre de l'objectif d'orienter l'épargne des ménages vers des placements longs. Elle serait également en opposition avec la proposition de la Cour des comptes, qui entendait fiscaliser les intérêts perçus sur la partie de l'encours des Livrets A dépassant l'actuel plafond de 22 950 euros. Ce relèvement du plafond donnera lieu à des transferts d'épargne, des livrets bancaires ou des dépôts à terme au profit du Livret A », abonde Philippe Crevel dans une note diffusée cet après-midi.
Selon la Banque de France, 15% des Livrets A avaient déjà un encours supérieur au plafond de 22 950 euros en 2025. Des livrets qui concentrent 47% de l'encours total du Livret A (447,8 milliards d'euros à fin janvier 2026). Or le Livret A est un placement réglementé qui bénéficie d'une exonération totale d'impôt sur les intérêts reçus par les épargnants. « Un cadeau » de l'État dont la valeur est bien sûr encore plus importante pour ceux dont le Livret A est au plafond.
Mais la hausse du plafond du Livret A à 30 000 euros peut séduire bien au-delà des ménages les plus aisés. Selon un sondage réalisé par YouGov (1) pour MoneyVox en mars 2023, 67% des Français y étaient favorables. En 2025, l'encours moyen d'un Livret A était de 7 554 euros.
Relever le plafond du Livret A, un nouveau manque à gagner pour les caisses de l'Etat ?
Le Livret A, le LDDS, le LEP, les livrets jeunes ou encore les vieux PEL sont exonérés d'impôt sur le revenu et de cotisations sociales. Et plus la rémunération de ces placements est élevée, plus le manque à gagner pour les caisses de l'Etat l'est. Il a ainsi frisé les 5 milliards d'euros en 2025. Selon Philippe Crevel, le relèvement du plafond du Livret A à 30 000 euros « peut potentiellement générer 10 milliards d'euros d'encours supplémentaires ». Autant d'argent dont les intérêts ne seraient pas imposés. À l'inverse, les livrets ordinaires des banques sont soumis à la flat tax de 31,4% : 12,8% d'impôt sur le revenu et 18,6% de cotisations sociales.
« Par ailleurs, l'accroissement du volume de prêts aboutira à une hausse de l'endettement public pour les prêts effectués au profit des collectivités publiques, au moment où il est demandé de le maîtriser », ajoute Philippe Crevel.
(1) Enquête réalisée sur 1005 personnes représentatives de la population nationale française âgée de 18 ans et plus. Le sondage avait été effectué en ligne, sur le panel propriétaire YouGov France du 29 au 30 mars 2023.









