Une valeur de plus de 7 milliards d'euros par an et près d'un milliard de titres émis annuellement... Il n'en faut pas plus pour démontrer que le ticket resto s'est imposé dans le quotidien des Français. Mais depuis plusieurs années, les émetteurs tentent de remplacer le papier par la carte. Une dématérialisation qui passe mal auprès des commerçants.

« Nous sommes nombreux à pester en silence », enrage un boulanger prospère du centre-ville d’une des dix plus grandes métropoles françaises. Nous l’appelerons Arnaud et devant les deux caisses que compte son commerce, il a placardé les factures émises par un fournisseur de titres-restaurant. En fluo, il a surligné les commissions prélevées lors des paiements dématérialisés : 3,30% au titre d’apporteur d’affaires et 0,5% pour les frais techniques (qui correspondent aux investissements annuels des émetteurs). A ce pourcentage s'ajoutent 0,04 centime d’euro par transaction pour accéder au réseau.

Résultat hebdomadaire, pour 200 euros gagnés en 27 ventes et réglés par carte de titres-restaurant, Arnaud laisse plus de 10 euros à l’émetteur, soit 5%, TVA comprise. « J’ai tout essayé : les refuser, limiter le montant minimum à 10 euros, prendre le temps d’expliquer ma démarche… Mais j’ai dû revenir à 5 euros pour ne pas perdre de clients », explique le commerçant dans son bureau situé dans un couloir entre la boutique et le fournil. Plus de 200 000 commerçants sont agréés. « Le titre-restaurant est devenu un moyen de paiement incontournable, confirme Sébastien Doley, secrétaire général chez Syndicat des Boulangers du Grand Paris. Mais, l’essor de la dématérialisation nous désavantage. »

Fin 2020, les cartes équipent 70% des bénéficiaires chez Edenred (soit 1,4 million de personnes), 26% chez Up Chèque Déjeuner (400 000 personnes), ou 35% chez Apetiz (soit 400 000 personnes) selon les données rassemblées par le JDN. Des chiffres stables. Pensée pour simplifier la vie des usagers (et des entreprises), la carte et sa lourde commission sont au cœur de la contestation. Pour Romain Vidal, représentant des restaurateurs, fruits et légumes et assimilés, au sein de la Commission nationale des titres restaurants (CNTR), celle-ci a « été multipliée par deux depuis l’essor de la carte car le terme 'apporteur d’affaires' sert d’excuse à ces taux élevés. Pour un restaurateur, 5% du chiffre d'affaires sur les ventes en titres resto, ça correspond souvent à la marge. »

Faut-il plafonner les commissions ?

« Historiquement, les titres-restaurant n’ont pas pour vocation d’acheter du pain mais de prendre une vraie pause pour un vrai déjeuner, au restaurant », rappelle François Barbey, directeur du marché des services aux commerçants chez Up, qui propose les titres UpDéjeuner. Ils n’ont jamais été autant utilisés qu’aujourd’hui : défiscalisés pour les entreprises qui les proposent à leurs salariés, ils représentent pour ces derniers un complément de revenu non négligeable (l’entreprise prend entre 50% et 60% à sa charge), non imposable. L’employeur accorde, s'il le souhaite, à chaque salarié un titre-restaurant par jour de travail effectué et bénéficie d’une exonération d’impôts plafonnée à 5,55 euros. Selon les professionnels du secteur, près de 900 millions de titres-restaurant ont été émis en 2019, pour une valeur totale de presque 7,2 milliards d'euros. Un pactole dépensé dans les restaurants (63%) mais aussi les commerces de bouche (20%) ou, désormais, les supermarchés (17%), dont l’intégration a modifié l’esprit originel du dispositif.

Dans une étude datée de fin 2020 (1) et consultée par MoneyVox, 85% des répondants acceptent les titres-restaurant et la quasi-totalité (99%) acceptent les tickets papiers mais ce pourcentage baisse à 83% pour les titres dématérialisés. Surtout, parmi les professionnels qui ne les acceptent pas en version dématérialisée, 74% pointent un taux de commission trop important. Interpellé par courrier par les organisations professionnelles pour plafonner le pourcentage de commission, passée selon eux de 2,5% en moyenne à 4,5%, le ministre de l’Economie Bruno Le Maire ne s'est pas encore prononcé... MoneyVox n'a pas eu plus de succès pour obtenir une position de Bercy, et les émetteurs se disent opposés à une telle mesure.

Tickets restaurant 2020 prolongés jusqu'en septembre 2021 !

La durée de validité des « tickets resto (2) » de 2020, arrivant à échéance fin février 2021 a été prolongée jusqu’au 1er septembre 2021. Mieux, vous pourrez alors l'échanger contre un titre 2021 valable théoriquement jusqu'en février 2022. Le plafond quotidien de 38 euros, au lieu de 19, soir et week-end inclus, a été lui aussi maintenu. Selon Bruno Le Maire cette mesure va « redonner 700 millions d'euros de pouvoir d'achat aux restaurateurs. »

« Les commerçants payent pour tout le monde »

« Depuis plus de 30 ans, les restaurateurs, commerçants et artisans sont victimes de la part des émetteurs de titres-restaurant d'un transfert de charges leur faisant aujourd'hui supporter la quasi-totalité des coûts liés à ce système », ont écrit la vingtaine de représentants d'organisations professionnelles dans leur lettre au ministre.

« Les commerçants payent pour tout le monde », confirme Romain Vidal. L’étude des organisations professionnelles pose un second problème : le paiement par titres-restaurant représente moins de 10% du chiffre d’affaires global pour deux tiers des commerçants interrogés. Des résultats qui atténuent un argument souvent utilisé par les émetteurs : sans eux point de salut pour les commerçants.

Condamné avec trois autres émetteurs dominants du marché (Sodexo, Up, de Chèque déjeuner et Apetiz de Natixis) à une lourde amende en 2019 pour une entente illégale qualifiée de cartel par l’Autorité de la concurrence, Edenred est méfiant. Chaque réponse aux questions de MoneyVox commence par un rappel : rien n’oblige les commerçants à souscrire leur service. Preuve, selon eux, que le système n’est pas si injuste, le nombre de points de vente ne cesse d’augmenter (+ 17 000 en 2020).

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Interrogé par MoneyVox, l'entreprise explique surtout que « sans le dispositif, les salariés iraient moins au restaurant. La commission que paient les restaurateurs rémunère cet apport » de clients. « Le titre restaurant, c’est aussi 164 000 emplois directs dans le secteur », affirme l’émetteur. « Par ailleurs, si les commissions n’ont pas baissé à hauteur des espoirs des restaurateurs, ils réalisent aussi des économies du fait de la réduction des coûts liés au traitement des titres avec la disparition du papier : conservation des titres, risque de vol, tamponnage, découpage des coins, envoi recommandé… », affirme Edenred.

« Selon une étude du CREDOC menée en 2019, le titre-restaurant est aussi l’avantage social préféré des Français et les porteurs de nos titres vont 5 fois plus au restaurant que ceux qui n’en ont pas », insiste François Barbey de chez Up. Il estime aussi que leur importance justifie le montant des commissions pratiquées. Sollicité également, Apetiz a accepté de répondre avant de se rétracter, une fois les questions posées.

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La carte, pire que le papier pour le commerçant

Chez les commerçants et restaurateurs émerge un dernier tracas : auparavant ils étaient libres d’envoyer quand bon leur semblait leur paquet à la CRT (3), organisme qui réunit les émetteurs, chargé de les rétribuer (sous 21 jours). Ce système offrait de la souplesse pour les commerçants dans la gestion de leur trésorerie. Car plus la quantité de titres envoyée était importante, moins la commission l’était. Un système devenu impossible avec la carte et qui fait enrager les contestataires !

« Les taux de commissions appliqués par les émetteurs sont publics et transparents, répond Edenred. Nous sommes à environ 4% prix public, pour un remboursement entre 48h et 1 semaine. A délai de remboursement égal (3 à 7 jours) le taux moyen papier dans la restauration commerce et artisans indépendants est de 4,60% quand il est de 4,09% sur la carte. »

« Nous nouons par ailleurs chaque année des conventions de partenariat avec les principales fédérations professionnelles », renchérit François Barbey, du groupe Up. En effet, un professionnel utilisateur sur trois bénéficie d’un tarif négocié selon la CNTR. Selon l'enquête auprès de professionnels, près d’un sur deux préfère l'option d'un envoi complet une seule fois par mois. De la même manière, ils sont plus d’un sur deux (54%) à choisir le délai de remboursement lent de 21 jours pour gérer au mieux leurs finances. « La carte crée de l’incertitude, regrette Romain Vidal, représentant des restaurateurs. Le consommateur ne se rend pas compte de ce qui se joue quand il paye en carte ticket resto. »

(1) Méthodologie : 2 686 professionnels ont répondu à un questionnaire sur leur rapport aux titres-restaurants. Il a été diffusé via des organisations composantes de la Commission nationale des titres restaurant (CNTR), mais aussi par l’intermédiaire de l’Association Française des Maîtres-Restaurateurs (AFMR), toutes chargées de s’en faire le relais auprès de leurs adhérents en complément d’une diffusion via les réseaux sociaux.

(2) Ticket restaurant est une marque de Edenred quand le groupe Up propose lui des titres UpDéjeuner

(3) Centrale de règlement des titres.