C’est une petite musique qu’on entend de plus en plus : la prudence des Français, qui ont tendance à accumuler sur leurs comptes courants l’épargne forcée liée à la crise sanitaire, pourrait compromettre la reprise économique. Ce discours culpabilisant est-il fondé ?

120 milliards d’euros fin 2020, 200 milliards d’ici la fin 2021 : c’est l’estimation qui fait consensus lorsqu’il s’agit de chiffrer le montant de l’épargne supplémentaire accumulée par les Français à cause de la crise du Covid-19. De l’argent qu’ils n’ont souvent pas pris la peine de placer : selon la Banque de France, dans son récent bilan de l’épargne des ménages, les montants du cash conservé, sur des comptes courants ou en numéraire, ont progressé de 94 milliards d’euros l’an dernier.

Ce pactole, évidemment, suscite de l’intérêt. Le gouvernement espère que les Français finiront par le dépenser, lorsque la situation sanitaire se sera améliorée, pour relancer la croissance. Certains observateurs estiment même que le redémarrage de l’économie serait compromis si une partie de cet argent n’était pas fléchée vers les entreprises françaises. D’autres posent la question : ne faudrait-il pas taxer cette épargne exceptionnelle, pour inciter les Français à s’en débarrasser ?

Tout cela aboutit à une forme de culpabilisation : pourrions-nous être responsables, par nos comportements financiers, d’un retard dans la reprise économique ? Devons-nous effectivement nous sentir coupables de garder autant d’argent sur nos comptes courants ? Voici quelques éléments de réflexion.

Non car en temps de crise, l’épargne de précaution est légitime

Olivier Mareuse, le directeur des fonds d’épargne de la Caisse des dépôts et des consignations, l’a rappelé, le mercredi 17 février dernier, à l’occasion d’une audition de la Commission des Finances du Sénat consacrée au sort de cet argent : il n’y a pas qu’une sorte d’épargne additionnelle liée à la crise, mais deux. La première correspond à de la consommation entravée par les restrictions. La seconde est une épargne de précaution, c’est-à-dire de l’argent que les Français ont choisi de ne pas dépenser, non pas parce qu’il ne pouvait pas le faire, mais parce qu’ils préfèrent mettre de côté en prévision de jours encore plus difficiles. Des sommes qu’ils veulent évidemment garder en lieu sûr et disponibles à tout moment, souvent sur leur compte courant.

Peut-on le leur reprocher ? Non, il s’agit d’un réflexe parfaitement légitime. L’impact de la crise du Covid sur l’emploi, notamment dans les secteurs les plus touchés - l’hôtellerie-restauration, l’événementiel, la culture, etc. - s’annonce massif. Plus généralement, les Français sont plutôt pessimistes sur l’état, présent et futur, de l’économie française. La vague de janvier de l’enquête mensuelle de l’Insee sur la confiance des ménages le montre : l’opportunité de faire des achats importants est en forte baisse, comme la part des ménages anticipant une hausse de leur niveau de vie ; l’opportunité d’épargner y est en revanche en forte hausse, comme la crainte du chômage.

Face à la peur de perdre son emploi, ou de subir des pertes de revenus, le réflexe de se constituer des réserves est on ne peut plus rationnel. Fiscaliser cette épargne, ou tenter de la flécher vers des produits labellisés « relance », ne sera sans doute pas suffisant pour convaincre les Français de toucher à ce bas de laine. Seul le retour de la confiance, grâce à de meilleures perspectives économiques et sanitaires, y parviendra.

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Non, car l’argent des comptes courants n’est pas de « l’argent qui dort »

Laisser penser que l’argent mis de côté sur un compte courant ne sert à rien est faux. Philippe Brassac, directeur général de Crédit Agricole SA, l’a récemment rappelé devant la commission des finances du Sénat : « Toute l'épargne est employée pour le financement de l'économie, il n'y a pas d'argent qui dort ! »

Lire sur le sujet : Compte courant : que fait ma banque avec mon argent ?

Le cœur du métier de votre banque est en effet de transformer l’argent que vous lui confiez à court terme en prêts à moyen ou long terme accordés à d’autres particuliers, pour financer leur résidence principale par exemple, mais aussi aux entreprises, pour financer leur développement. Il y a donc un lien, indirect, mais réel, entre vos dépôts dits « à vue », et le financement de l’économie réelle. « La surépargne liée au Covid a représenté environ 120 milliards d’euros en 2020 », a ainsi rappelé Philippe Brassac. « C’est à peu près le montant des prêts garantis par l’Etat (PGE) distribués pour aider les entreprises à affronter la crise ».

Non, car prendre des risques, aujourd’hui, ne rapporte pas assez

Face au Sénat, le patron du Crédit Agricole est allé plus loin : il ne serait pas éthique, selon lui, d’encourager les Français à investir sur des produits financiers fléchés vers les fonds propres des entreprises, par nature risqués. « Ces produits, aujourd’hui, ne peuvent s’adresser qu’à une clientèle patrimoniale. Face aux incertitudes, les autres épargnants préfèrent logiquement la sécurité et la liquidité. Ce d’autant plus que prendre des risques, aujourd’hui, ne rapporte pas assez. »

La crise du Covid est en effet intervenue dans une conjoncture où les opportunités d’investissement étaient déjà relativement faibles, en raison de taux durablement bas. La tendance à laisser son argent sur son compte courant n’est pas d’ailleurs nouvelle : le phénomène n’a cessé de prendre de l’ampleur depuis 2013. Face à l’incertitude des mois à venir, il n’y a aucune raison que cela change.

L’épargne réglementée et les livrets bancaires en alternatives

Les comptes courants ne sont pas seuls à accueillir l’épargne additionnelle des Français : les produits d’épargne réglementée (Livret A, LDDS, LEP) font également le plein. En 2020, le Livret A a capté plus de 26 milliards d’euros, deux fois plus qu’une année normale. Il a également réussi un excellent mois de janvier 2021 : +6,32 milliards d’euros. C’est logique : Le Livret A est le support idéal pour une épargne de précaution. Le capital placé est disponible et garanti par l’Etat. Surtout, sa rémunération (0,5% net de taxes) permet donc de protéger son argent de la hausse des prix (+0,6% sur un an en janvier 2021).

Si vos Livrets A et LDDS sont déjà au plafond, il vous reste notamment les livrets bancaires fiscalisés, eux aussi sécurisés et liquides. Certes, ils sont faiblement rémunérés (0,06% brut en moyenne actuellement), mais certains rapportent au moins du +0,6%. C’est toujours (un peu) mieux qu’un compte courant.

A consulter : Quels sont les livret bancaires qui rapportent encore ?