Depuis le 1er octobre 2014, le France dispose dun cadre pour le financement participatif. Parmi les grandes nouveautés : la possibilité, pour les particuliers, de prêter aux entreprises, dans la limite de 1.000 euros par prêteur et par projet. La réglementation prévoit un statut particulier pour les plateformes proposant aux particuliers de prêter aux PME : intermédiaire en financement participatif (IFP). La création de ce statut a permis le lancement de plusieurs dizaines de plateformes de crowdlending.
Pourtant, près dun an avant cette entrée en vigueur, le 18 novembre 2013, Unilend se lançait en clamant que « tout le monde peut prêter son argent directement aux entreprises françaises ». Comment cette plateforme a-t-elle pu précéder le cadre réglementaire ? En n'utilisant pas le contrat de prêt, comme les IFP aujourdhui, mais le bon de caisse, titre de créance créé dès 1937.
Bon de caisse : « un ticket de métro »
Le bon de caisse « ne réclame aucun formalisme » comme le signale lavocat Hubert de Vauplane : il s'agit d'une simple reconnaissance de dette qui « pourrait quasiment tenir sur un ticket de métro ! » En simplifiant, « il suffit dy écrire ''Je dois tant à telle personne'' ». Plus précisément, dans le code monétaire et financier (1), les obligations relatives aux bons de caisse se comptent effectivement sur les doigts dune main :
- Lémission de bon de caisse, cest-à-dire le fait demprunter par ce biais, est interdite aux particuliers, aux « sociétés qui nont pas établi le bilan de leur 3e exercice commercial », et aux « sociétés de financement » ;
- Sur le bon doivent figurer les mentions dimmatriculation et didentification de la société emprunteuse ;
- Le bon ne peut être souscrit « à plus de cinq années déchéances » ;
- Le titre reproduit le dernier bilan de la société emprunteuse, « certifié sincère » par le dirigeant. En cas de « bilan inexact et faussement certifié sincère » sappliquent les sanctions pénales définies pour un cas descroquerie.
De plus en plus de plateformes utilisent le bon de caisse
Depuis novembre 2013 et la création dUnilend, dautres plateformes ont suivi : Bolden, pourtant immatriculé IFP, utilise ce procédé ; Credit.fr, là encore IFP, a annoncé courant septembre se lancer sur ce terrain. Prêt à la carte, pas encore immatriculé IFP (2), est déjà opérationnel et sappuie sur le bon de caisse.
Unilend, qui nest pas immatriculé IFP, tire deux grands avantages de ce support : « Le système des bons de caisse nous permet dintégrer des institutionnels parmi les prêteurs et de ne pas être soumis aux plafonds », précise Nicolas Lesur. Prêt à la carte a ainsi choisi le bon de caisse pour contourner le plafond de 1.000 euros par prêteur et par projet : « Notre credo, cest la protection du capital prêté, grâce à des assurances spécifiques [garanties décès du dirigeant, invalidité et faillite, NDLR]. Si le capital est garanti, on peut mettre plus sur des sociétés en lesquelles on croit vraiment », justifie Adrien Regnault, le directeur marketing du site.
Un véhicule plus souple que le contrat de prêt
Lautre avantage du bon de caisse, cest labsence de formalisme. « Juridiquement, rien ne nous oblige à inscrire le taux dintérêt et léchéancier des remboursements sur le bon de caisse », confirme Nicolas Lesur, fondateur dUnilend. Dans les faits, sa plateforme enrichit le bon en y ajoutant les caractéristiques du prêt avec échéancier mensuel et intérêts convenus, mais les autres sites optant pour ce support pourraient faire différemment.
Plus souple, ce système nest pas pour autant plus risqué pour le prêteur-investisseur, du moins « dun point de vue juridique » comme le confirme Hubert de Vauplane. Nicolas Lesur abonde en ce sens : « Y figure, parmi les mentions obligatoires, le dernier bilan certifié sincère par le dirigeant de lentreprise emprunteuse. Cest un document qui lengage juridiquement. Donc jestime que cest une protection supplémentaire pour le prêteur. »
Une ordonnance attendue pour 2016
Il nempêche. Ce système « hors cadre » a survécu à la mise en place, il y a un an, du cadre réglementaire et sest même développé. Une situation surprenante que le gouvernement veut aujourdhui réguler. Il a ainsi intégré dans la loi Macron la possibilité dagir par voie dordonnance pour « renforcer la protection des souscripteurs et préciser les obligations des émetteurs de bons de caisse » et pour permettre « lintermédiation de bons de caisse » dans le cadre du crowdfunding. Lordonnance doit être publiée dans les neuf mois suivant la promulgation de la loi Macron, donc d'ici le mois de mai 2016.
« Nous attendons plutôt lordonnance en 2016 », ajoute Nicolas Lesur, « même si le politique voudra probablement aller plus vite. » Que va changer ce texte ? « On nen sait rien ! », répond le fondateur dUnilend. « Rien ne filtre », confirme Hubert de Vauplane. Mais lun comme lautre ont leur idée. « Mon intuition, cest que lon va se rapprocher des obligations de lequity crowdfunding [financement participatif en fonds propres, NDLR], en ajoutant un document dinformations clés à lier au bon de caisse, comme un produit financier », estime lavocat. « Lobjectif étant de fournir des critères de comparabilité, pour que lépargnant puisse choisir. » L'ordonnance pourrait aussi ajouter des mentions obligatoires dans le bon de caisse.
Quel régulateur pour le bon de caisse, AMF ou ACPR ?
Le point d'achoppement des négociations semble surtout être le statut des plateformes utilisant le bon de caisse. Nicolas Lesur, patron d'Unilend mais aussi président de lassociation professionnelle Financement participatif France, voit « trois options » envisageables : « La plus vraisemblable : intégrer lintermédiation de bons de caisse dans le cadre de lIFP. Autre possibilité, moins probable puisquelle entraînerait des complications : lintégrer au statut CIP [celui réglementant les plateformes dinvestissement en capital, NDLR]. Dernière option : créer un troisième statut. » Derrière lhésitation entre les statuts IFP et CIP (conseiller en investissements participatifs), un autre match se joue : le statut IFP est régulé par lAutorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR), le statut CIP par lAutorité des marchés financiers (AMF). Or lAMF oblige déjà les plateformes CIP à informer les investisseurs des risques avant toute souscription, ce que na pas encore fait lACPR.
Dans tous les cas, lordonnance va raccrocher lintermédiation de bons de caisse à un statut encadré. Une nécessité pour Olivier Goy, fondateur de Lendix, plateforme IFP et actuel n°2 du marché, derrière Unilend : « Il faut clarifier ce point, car aujourdhui il ny a pas de cadre pour les bons de caisse. » Et ce challenger de pointer un atout du statut dIFP : « Nous avons accès au Fiben [fichier bancaire des entreprises, NDLR] de la Banque de France. Cela nous permet davoir accès à lhistorique des crédits et incidents de crédit des entreprises. »
Dautres possibilités pour le prêt interentreprises
Comme Unilend, Lendix propose déjà à des institutionnels de prêter aux côtés des particuliers. Si Unilend le fait par le biais du bon de caisse, Lendix a pour sa part créé un fonds commun de titrisation : les institutionnels (la Banque Wormser Frères, des family offices, mutuelles, etc.) en prennent des parts, sans plafond. Lendix intervient ainsi en tant quintermédiaire entre entreprises grâce au statut dIOBSP (3) que la plateforme a obtenu en plus de celui dIFP. Ce qui nempêche pas Olivier Goy de suivre avec attention les tractations en cours : « Nous sommes pragmatiques : si demain le cadre réglementaire du bon de caisse nous semble intéressant, nous irons. »
(1) Sy rapportent les articles L223-1 à L223-4 ainsi que le L232-1.
(2) La demande d'immatriculation de Prêt à la carte est en cours. Cette plateforme compte ainsi prêter à des sociétés nayant pas trois bilans, ce que permet le statut IFP : elle utilisera ainsi le contrat de prêt pour les sociétés n'ayant pas trois bilans, et le bon de caisse pour les autres.
(3) Intermédiaire en opérations de banque et en services de paiement (IOBSP), statut notamment utilisé par les courtiers en crédits.



















