Pourquoi cette proposition ?

Le gouvernement a été critiqué pour son « inaction » face à l'été le plus chaud connu par la France. Face à cette vague de chaleur record, la ministre de la Transition écologique, Monique Barbut, a appelé à un « électrochoc » pour adapter le pays aux épisodes climatiques extrêmes appelés à se répéter. De nouvelles mesures pour accélérer la mise en œuvre du Plan national d'adaptation au changement climatique doivent être présentées d'ici la fin septembre, avec un financement sur cinq ans.

Parmi les pistes retenues, la ministre a évoqué l'idée d'un relèvement du plafond du Livret A, de 22 950 à 30 000 euros, afin de dégager des marges de financement supplémentaires permettant à la Caisse des dépôts d'accorder des prêts de long terme destinés à financer cette adaptation. Cette proposition de la ministre a été accueillie favorablement par la Caisse des Dépôts, selon le quotidien économique Les Echos, mais n'a pas encore été arbitrée par Matignon, ni approuvée par Bercy.

La hausse du plafond du Livret A, une décision exceptionnelle ?

« Dans les décennies d'après-guerre, le plafond du Livret A était régulièrement relevé, notamment afin de tenir compte de l'inflation et de garantir un volume suffisant de ressources pour le financement du logement social. Fixé à 15 000 francs en 1966, il a fait l'objet de nombreuses augmentations dans les années 1970 et 1980. Il atteignait 80 000 francs en 1987, 90 000 francs en 1990 puis 100 000 francs à compter du 1er novembre 1991 », rappelle l'économiste Philippe Crevel.

Suite au passage à l'euro, le plafond de 100 000 francs a été transformé en 15 300 euros. François Hollande avait promis durant sa campagne présidentielle de doubler ce plafond afin notamment de soutenir la construction de logements sociaux. Après son arrivée à l'Elysée, le plafond passa de 15 300 à 19 125 euros le 1er octobre 2012, soit une hausse de 25%. Un second relèvement, au 1er janvier 2013, le porta à 22 950 euros, soit +50% en seulement 3 mois, même si au final le plafond du Livret A n'a pas atteint les 30 600 euros promis par François Hollande à l'issue de son mandat. À noter que le plafond du Livret de développement durable (devenu LDDS) avait lui bien été doublé, à 12 000 euros le 1er octobre 2012.

Aujourd'hui, un éventuel passage du plafond du Livret A de 22 950 à 30 000 euros représenterait une hausse de 30,7%, calcule Philippe Crevel. « Depuis 2013, le plafond n'a jamais été indexé sur les prix. Or, selon les données de l'INSEE, l'indice des prix est passé de 83,21 en 2013 à 100 en 2025, soit une augmentation d'un peu plus de 20%. La simple conservation en euros constants du plafond de 2013 aurait conduit à le porter à environ 27 600 euros en 2025. Un plafond de 30 000 euros constituerait donc certes une augmentation réelle mais relativement faible », analyse l'expert.

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Quel est le rôle de la Caisse des dépôts ?

La Caisse des dépôts (CDC) a la responsabilité du fonds d'épargne qui gère environ 60% de l'argent placé par les Français sur leurs livrets réglementés : Livret A, Livret de développement durable et solidaire (LDDS) et Livret d'épargne populaire (LEP), soit 406,5 milliards fin 2025, sur un total de près de 700 milliards d'euros. La CDC divise cette manne financière en deux poches de taille à peu près égale : une moitié pour des prêts à taux préférentiels pour des projets d'intérêt général (le logement social en premier lieu et également le service public local) et une autre moitié en investissements sur les marchés, principalement des emprunts d'Etat, mais aussi des actions.

Livret A, LDDS, LEP : à quoi a servi votre argent en 2025 ?

La Caisse des dépôts (CDC) a indiqué à l'AFP que le fonds d'épargne est du ressort du ministre, mais précise être « déjà fortement mobilisée en faveur de la transformation écologique du pays ».

En 2025, la CDC a accordé 15,7 milliards d'euros de prêts « à des projets contribuant directement à la transformation écologique et énergétique ». Cet effort doit encore être amplifié puisque le Fonds d'épargne devrait être mis à contribution pour financer 60% des 6 nouveaux réacteurs nucléaires EPR2, dont le coût est estimé à 72,8 milliards d'euros.

Pourquoi les banques sont vent debout ?

La Fédération française bancaire (FBF) est opposée au relèvement du plafond du Livret A. Cette mesure « immobiliserait davantage d'épargne dans des placements liquides et garantis plutôt que dans des placements de long terme dont les entreprises ont besoin ». « L'enjeu est de créer les conditions économiques pour les entreprises, les ménages et les collectivités d'investir davantage dans la transition. Le relèvement du plafond du Livret A dégraderait ces conditions », déplore le porte-parole du secteur bancaire.

Autre inquiétude des banques : le coût pour elles d'une hausse du plafond du Livret A. En effet, si la CDC gère 60% des encours du Livret A, du LDDS et du LEP, le reste est rémunéré directement par les banques. Or les dépôts de leurs clients sur un Livret A dont le taux est de 1,7% depuis le 1er août, leur coûtent bien plus cher que la rémunération qu'elles versent pour les livrets bancaires maison : 0,75% en moyenne en juillet, selon les dernières données de la Banque de France.

« Relever le plafond du Livret A reviendrait à accroître une dépense publique au bénéfice des détenteurs de Livret A les plus aisés »

Un plafond de 30 000 euros, un cadeau pour les « riches » ?

« Relever le plafond du Livret A reviendrait à accroître une dépense publique au bénéfice des détenteurs de Livret A les plus aisés et au détriment de ceux qui investissent pour la transition », estime la FBF. Selon la Banque de France, 15% des Livrets A avaient déjà un encours supérieur au plafond de 22 950 euros en 2025. Des livrets qui concentrent 47% de l'encours total du Livret A (447,8 milliards d'euros à fin janvier 2026). Or le Livret A est un placement réglementé qui bénéficie d'une exonération totale d'impôt sur les intérêts reçus par les épargnants. « Un cadeau » de l'État dont la valeur est bien sûr encore plus importante pour ceux dont le Livret A est au plafond.

La Cour des comptes avait publié un bilan mitigé du relèvement du plafond du Livret A de 15 300 à 22 950 euros. Elle estimait alors que « ce sont les détenteurs de Livret A les plus aisés qui en ont bénéficié ». Plus récemment, elle a constaté que l'épargne réglementée « se concentre de plus en plus sur les catégories de ménages les plus aisés et les plus âgés ». Car en plus du Livret A, il est possible de le cumuler avec un Livret de développement durable et solidaire (12 000 euros), portant le plafond global à près de 35 000 euros à ce jour.

Mais la hausse du plafond du Livret A à 30 000 euros peut séduire bien au-delà des ménages les plus aisés. Selon un sondage réalisé par YouGov (1) pour MoneyVox en avril 2023, 67% des Français y étaient favorables. En 2025, l'encours moyen d'un Livret A était de 7 554 euros.

Relever le plafond du Livret A, un nouveau manque à gagner pour les caisses de l'Etat ?

Le Livret A, comme le LDDS, le LEP, les livrets jeunes ou encore les vieux PEL sont exonérés d'impôt sur le revenu et de cotisations sociales. Et plus la rémunération de ces placements est élevée, plus le manque à gagner pour les caisses de l'Etat l'est. Il a ainsi frisé les 5 milliards d'euros en 2025. Selon Philippe Crevel, le relèvement du plafond du Livret A à 30 000 euros « peut potentiellement générer 10 milliards d'euros d'encours supplémentaires ». Autant d'argent dont les intérêts ne seraient pas imposés. A l'inverse, les livrets ordinaires des banques sont soumis à la flat tax de 31,4% : 12,8% d'impôt sur le revenu et 18,6% de cotisations sociales.

(1) Enquête réalisée sur 1005 personnes représentatives de la population nationale française âgée de 18 ans et plus. Le sondage avait été effectué en ligne, sur le panel propriétaire YouGov France du 29 au 30 mars 2023.