Ce jeudi, la Banque centrale européenne (BCE) a augmenté ses taux directeurs de 0,5 point. Cela fait plus de 10 ans qu'ils n'avaient pas augmenté. Et cela pourrait avoir un impact sur vos crédits, votre épargne et les prix dans les supermarchés. Pour décrypter ce virage stratégique et ses conséquences sur votre quotidien, la rédaction de MoneyVox a interrogé Eric Dor, directeur des études économiques à l'IESEG School of Management.

Pourquoi la BCE a-t-elle décidé de relever ses taux directeurs ?

Eric Dor : La BCE a l'obligation légale de veiller à la stabilité des prix dans la zone euro. C'est inscrit dans son mandat. Elle s'est fixée comme objectif de maintenir l'inflation autour de 2% par an.

Pendant longtemps, l'inflation a été inférieure à cet objectif-cible. Et pour stimuler l'activité économique, la majorité des banques centrales dans le monde ont mené des politiques monétaires accommodantes, avec des taux d'intérêts bas.

L'idée était la suivante : si les taux d'intérêts sont faibles, les entreprises et les ménages peuvent emprunter à des conditions favorables, ce qui leur permet de consommer ou investir plus. Résultat, la demande augmente, et l'inflation remonte. En théorie, du moins.

Aujourd'hui, la situation a changé. Et le retour d'une inflation galopante force les banques centrales à remonter leurs taux. En juin, la flambée des prix a atteint 8,6% sur 1 an, selon l'institut européen de statistiques. Et elle dépasse les 10% dans 9 pays de la zone euro.

Pourquoi avoir tant attendu ?

Eric Dor : La question des taux directeurs fait l'objet d'un vif débat au sein de la BCE. Il y a d'un côté les partisans d'une remontée rapide et significative des taux pour enrayer l'inflation. C'est la position que défendent des pays comme l'Allemagne, l'Autriche et les Pays-Bas.

Mais de l'autre côté, certains Etats, comme l'Italie, l'Espagne et la France, plaident pour une remontée progressive des taux. Ces pays ont des dettes souveraines élevées. Et ils craignent qu'avec la hausse des taux directeurs, leurs conditions d'emprunt se dégradent.

Après la crise des dettes souveraines que l'Union européenne a traversée au début des années 2010, la BCE est obligée de se préoccuper de la solvabilité des Etats membres lorsqu'elle prend ce type de décisions.

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Quel impact ces hausses de taux vont-elles avoir sur le quotidien des Français ?

Eric Dor : La remontée des taux directeurs est une bonne nouvelle pour les épargnants, puisque l'ensemble des produits à taux devraient progressivement augmenter au cours des prochains mois.

Le taux théorique du Livret A, par exemple, est calculé tous les 6 mois par la Banque de France à partir de la moyenne arithmétique entre l'inflation hors tabac au cours du semestre qui précède, et l'€STR, un taux de référence des prêts au jour le jour entre banques au cours de la même période

Si la BCE remonte ses taux, les banques commerciales vont répercuter cette hausse sur leurs propres taux, et l'€STR va augmenter. Résultat, le Livret A, qui devrait déjà voir son taux doubler en juillet prochain, pourrait devenir encore plus avantageux en 2023, comme vient de l'annoncer le gouverneur de la Banque de France.

Et il n'est pas le seul. Les taux à long terme ont déjà commencé à augmenter. Les Obligations Assimilables du Trésor (OAT) à 10 ans s'échangent actuellement à un taux de 1,78%, contre 0,23% au début de l'année 2022.

Les fonds obligataires, souscrits via des SICAV, par exemple, vont par conséquent devenir plus attractifs. De même, les contrats d'assurance vie investis en fonds euros devraient, à terme, bénéficier de la hausse, puisqu'ils sont en partie investis en obligations d'Etat.

Cela dit, la remontée des taux ne solutionne pas tous les problèmes. D'abord, parce que malgré une légère hausse des taux nominaux, les épargnants perdront toujours de l'argent. Les taux d'intérêt réels, c'est-à-dire après prise en compte de l'inflation, sont actuellement négatifs. Le Livret A, par exemple, rapportera bientôt 2%. Mais avec une inflation à 6%, les épargnants voient en réalité leur pouvoir d'achat reculer de -4%.

Autre point noir : la remontée des taux directeurs impacte les produits d'épargne, mais également les crédits, qui vont devenir plus chers. Actuellement, le taux moyen pour un crédit immobilier sur 20 ans atteint 1,85%, soit son plus haut niveau depuis 2016. C'est particulièrement préoccupant pour les primo-accédants.

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La hausse des taux va-t-elle avoir un effet notable sur les prix en magasins ?

Eric Dor : Dans le contexte actuel, on peut mettre en doute le fait qu'augmenter les taux d'intérêts puisse vraiment endiguer l'inflation. La logique de la BCE est la suivante : si les taux augmentent, les consommateurs ne vont plus emprunter pour financer leurs dépenses. La demande va alors baisser mécaniquement, ce qui va limiter l'inflation.

C'est vrai dans certaines situations. Mais l'inflation que nous connaissons en ce moment est apparue en 2021, avec la reprise de l'économie mondiale, les pénuries de matières premières, les perturbations du fret maritime et la guerre en Ukraine. C'est donc l'envolée d'une série de prix importés qui est à l'origine de l'inflation, et non une hypothétique surchauffe de la demande.

Est-ce que la hausse des taux de la BCE va permettre d'avoir plus de gaz, ou de contourner les pénuries de certains composants industriels, comme les puces électroniques ? Rien n'est moins sûr. Pour juguler l'inflation par ce biais, il faudrait une hausse massive des taux directeurs. Avec des taux à 10% ou plus, on pourrait réduire la demande drastiquement, et la ramener au niveau de l'offre. Mais personne n'ose le faire, car cela reviendrait à provoquer une récession économique.

En réalité, la BCE espère surtout que la remontée des taux va avoir un effet psychologique. Car la flambée des prix est souvent basée sur des prophéties auto-réalisatrices. Si les travailleurs pensent que l'inflation va être élevée, ils vont réclamer des augmentations de salaires pour se prémunir contre la hausse des prix. Et l'augmentation des salaires qu'ils vont obtenir va alors provoquer l'inflation qu'ils attendaient, puisque l'entreprise, voyant ses coûts augmenter, va les répercuter sur ses prix.

En augmentant ses taux, la BCE compte faire baisser les anticipations d'inflation formulées par les agents économiques, et altérer leur comportement pour qu'il soit moins inflationniste. Mais rien ne dit que cela va fonctionner. Et cette approche reste très débattue en économie.

Dernier point important : le taux de change. Actuellement, la BCE a pris du retard sur les autres banques centrales qui ont déjà remonté leurs taux pour la plupart. Résultat, notre monnaie se déprécie : 1 euro vaut aujourd'hui 1,02 dollar, contre 1,20 dollar auparavant. Et cela aggrave l'inflation, puisque les produits et les matières premières achetés en dollars coûtent plus d'euros. En ce sens, la remontée des taux directeurs va rendre l'euro plus attractif et limiter l'inflation.

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