Par défaut, en France, les jeux de hasard et dargent sont interdits. Cest ce que stipule très clairement larticle L320-1 du Code de la sécurité intérieure. Ce nest que par exception que vous êtes autorisés à miser au Loto, à faire un pari sportif ou à jouer au poker. Et si une dérogation permet également aux casinos « physiques » de vous proposer des jeux dargent, ce nest pas le cas pour les casinos en ligne, qui demeurent prohibés dans lHexagone. Et ce alors que de très nombreux voisins européens (Belgique, Italie, Espagne, Portugal, Suisse, Irlande ) les ont légalisés.
Argument n°1 en faveur de cette interdiction : le risque daddiction très élevé que présentent la roulette, le black jack, le craps et surtout les machines à sous « La principale explication qui a été donnée jusquà présent [par lEtat français, ndlr] tient au fait que ces jeux sont plus dangereux, plus nocifs que les autres. Ce sont des jeux qui nourrissent davantage laddiction », explique Frédéric Guerchoun, directeur juridique de lANJ (Autorité Nationale des Jeux, ex-Arjel), autorité indépendante chargée de la régulation des paris sportifs et des jeux d'argent et de hasard.
Les jeux de casino, plus dangereux que le poker ou le pari sportif ?
Pour Dr Céline Bonnaire, psychologue clinicienne et spécialiste des addictions comportementales, la dangerosité des jeux de casino ne fait pas de doute. « Avec la machine à sous, vous êtes sur un type de jeu « continu », cest-à-dire dans lequel la « fréquence des événements » est très élevée car vous pouvez jouer énormément de fois dans une période de temps donné. A cela sajoute un taux de retour aux joueurs [TRJ - les sommes redonnées aux joueurs par les opérateurs] très élevé. Or, plus vous donnez des petits gains répétés à un individu, plus vous activez le système de récompenses. Au niveau cérébral, cela crée une décharge de dopamine qui se traduit par une sensation de plaisir ». La machine à sous aurait également une autre caractéristique propre, favorisant laddiction : ce quon appelle les « near miss », les « presque gains ». Qui na jamais expérimenté en jouant aux machines à sous lapparition de la première cerise bien placée, puis de la deuxième, et enfin larrivée de la 3e cerise qui se retrouve malheureusement juste au-dessus ou en dessous de la ligne qui permettrait un gain ? « Ce genre de jeu utilisant la technologie peut laisser croire à lindividu soit quil a presque gagné, soit que ses compétences ou habiletés sont impliquées dans le jeu. Et quen recommençant à jouer et en appuyant sur le bouton au bon moment, il pourrait cette fois y arriver. Or, non, le hasard na pas de logique et ne fait pas non plus appel à des compétences particulières », rappelle Céline Bonnaire.
Si ces dangers sont déjà connus et identifiés pour les casinos « physiques », qui eux sont autorisés, pourquoi légaliser le jeu de casino sur internet serait-il plus problématique ? « Louvrir sur Internet, cest augmenter énormément laccessibilité de ce type de pratique, qui devient disponible 7j/7, 24h/24. Par ailleurs, la fréquence des événements va être encore plus importante sur internet quen physique : je peux en effet sans souci jouer sur huit machines à sous et faire deux parties de poker en même temps », met en garde la psychologue clinicienne. Autre risque, cette fois-ci bien concret pour le porte-monnaie des joueurs : celui de ne pas se fixer de limite dans les dépenses de jeu. « Sur Internet, il peut y avoir une suspension du jugement, une impression quon ne joue pas avec de largent réel. Le système de valeurs financières du joueur se trouve brouillé : quand je ne sais absolument pas où jen suis, je nai pas de raison de marrêter ». Pour preuve, la professionnelle de santé a connu des patients qui en 3 ou 6 mois de temps, ont accumulé des dettes à hauteur de 400 000 euros...
48% des adeptes des machines à sous sur Internet sont des joueurs « excessifs »
Daprès lenquête e-Games France 2017, qui se penche sur la pratique des jeux dargent et de hasard sur Internet en France, plus dun joueur en ligne sur cinq est classé comme joueur problématique (9,4% sont des joueurs à risque modéré et 13% des joueurs excessifs, en grande difficulté). Avec des différences considérables en fonction du jeu de prédilection (celui où le joueur investit le plus dargent). La part de joueurs excessifs est ainsi par exemple de 3,6% pour le Loto, de 10,9% pour les paris sportifs ou hippiques, de 15,6% pour le poker, mais surtout de 45,5% pour les jeux de casino et même 48,3% pour les machines à sous !
Des joueurs mis en danger aussi par loffre illégale
Le fait que le casino en ligne soit interdit dans lHexagone nempêche pas cependant les joueurs français de fréquenter les sites de casino illégaux. Combien sont-ils à contourner la législation, en toute connaissance de cause ou dans lignorance du caractère illégal de la chose ? « Certaines sources évoquent 500 000, dautres avancent le chiffre de 700 000, explique Frédéric Guerchoun. Il est très difficile didentifier une pratique noire. Les joueurs ne vont pas sen vanter et on na pas accès à la comptabilité des opérateurs illégaux, qui nous permettrait de savoir un peu quel est le volume de clients ».
Betclic, qui opère en France dans le domaine des paris sportifs et du poker, estime de son côté que le nombre de joueurs de casino en ligne atteindrait 1,4 million ! « Cela montre que cette offre illégale devient grand public et cela représente dabord un danger pour les joueurs », précise Humbert Michaud, directeur du développement business chez Betclic. « Ils sont laissés sans filet, sont privés de toutes les mesures protectrices mises en place par la réglementation pour les offres légales (limites de jeu, jeu interdit aux mineurs ). Aujourdhui, nimporte qui peut sinscrire avec sa carte bancaire, faire des dépôts, dire quil habite en France, renseigner sur certains sites une date de naissance qui correspond à un joueur mineur Cest vraiment un grand trou dans la raquette du dispositif réglementaire. Si on ignore [ceux qui jouent sur loffre illégale], ils ne sont pas du tout protégés ». Et pour plaider sa cause, lopérateur de jeu évoque les mesures qui pourraient être mises en place si lEtat décidait de légaliser loffre de casino en ligne : instauration de mises maximum par séquences de jeu, mise en place dun temps de jeu limité, encadrement de la publicité pour le secteur, etc.
Loffre illégale est également dans le viseur de lAutorité Nationale des Jeux. Car outre le risque daddiction, les sites de casino illicites « ne respectent pas grand chose, dénonce Frédéric Guerchoun. Vous avez des risques de non-paiement des gains, des risques de captation des données à caractère personnel ». Mais plutôt que de défendre louverture des jeux de casino en ligne (« on peut penser que ces jeux ont un potentiel de dangerosité tel le remède serait peut-être pire que le mal »), le régulateur estime que la meilleure solution « consiste peut-être à renforcer les outils de lutte contre loffre illégale ». Là où lANJ doit aujourdhui demander au tribunal judiciaire de Paris le blocage des sites illégaux (ce qui peut prendre 4 mois), elle pourrait demain demander le blocage directement aux fournisseurs daccès à Internet, comme cela se pratique dans dautres Etats européens. « Cest ce quon appelle du blocage administratif et non plus judiciaire. Ce blocage administratif serait lui aussi, a posteriori, sous le contrôle dun juge administratif si quelquun se plaint. Mais cela supposerait une évolution législative, pour revoir les pouvoirs qui sont donnés à lANJ », précise le directeur juridique de linstance.
Gains fiscaux vs dépenses médicales et sociales
Au rang des arguments avancés par les opérateurs de jeu pour légaliser loffre de casino en ligne figure évidemment le montant des impôts quengrangerait Bercy auprès des acteurs agréés. « Les opérateurs de loffre illégale ne paient ni prélèvements sociaux, ni prélèvements fiscaux, donc ça ne fait aucune recette fiscale pour lEtat français », plaide Humbert Michaud, de Betclic.
Pour le Dr Céline Bonnaire, à linverse, lEtat a raison de tenir bon. « Les enjeux économiques nen valent pas la peine. Une légalisation des jeux de casino en ligne coûterait cher dun point de vue sanitaire et en termes de qualité de vie. Le soin a un coût très important. Vu les dommages que génèrent notamment les jeux de hasard et dargent, autant se lépargner »
Un marché estimé à au moins 700 millions deuros
Betclic a mené une étude pour évaluer le potentiel économique dune éventuelle légalisation de loffre de casino en ligne. « Si on prend la méthodologie de sizing de marché de lARJEL [ex-ANJ], cest-à-dire qu'on multiplie la dépense moyenne dans loffre régulée (508 euros par joueur pour 2019) par le nombre de clients de loffre non régulée, le marché se situerait entre 700 millions et 1 milliard de produit brut des jeux (les mises moins les gains). Pour comparer avec le marché agréé [poker, paris sportifs et hippiques, ndlr], il y avait 2,8 millions de joueurs pour un PBJ de 1,4 milliard deuros en 2019 ». Concernant le marché du casino « physique », entre octobre 2018 et octobre 2019, les établissements ayant pignon sur rue ont eux généré en France un produit brut des jeux de 2,3 milliards deuros avec 1,8 million de joueurs.


















