Les plateformes de crowdfunding françaises ont collecté plus d'un milliard d'euros en 2020. Un montant record et qui ne cesse de progresser. Pourtant, la promesse d'une « finance pour tous » n'a toujours pas vu le jour. Et plusieurs plateformes ont mis la clé sous la porte. Pourquoi une telle déroute ?

L'idée de faire appel aux foules pour financer un projet ne date pas d'hier. Dès 1883, le gouvernement américain l'emploie pour rassembler les fonds nécessaires à la construction du socle destiné à accueillir la statue de la Liberté. Un siècle plus tard, l'apparition d'internet donne au procédé un nouveau souffle : il devient soudain possible de collecter des fonds auprès de millions d'internautes via des plateformes en ligne.

Et les premiers résultats sont au rendez-vous : plus de 20 millions de dollars collectés sur la plateforme Kickstarter, numéro un mondial du crowdfunding, pour financer la montre connectée Pebble Time, deuxième projet le plus financé derrière le jeu Star Citizen (300 millions de dollars récoltés).

Alors très vite, les plateformes de crowdfunding se multiplient. On en compte aujourd'hui près de 205, dans des secteurs aussi divers que l'agriculture, l'art et l'immobilier. Signe du dynamisme du secteur, les montants collectés ont été multiplié par 6 depuis 2015. Et selon le baromètre annuel de Finance Participative France, le cap historique du milliard d'euros de collecte a été atteint en 2020. Au total, plus de 17 000 entreprises auraient profité de ce mode de financement alternatif.

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Banqueroutes en série

Pourtant, il y a eu de la casse en cours de route. Et si, la jeune industrie du crowdfunding semble aujourd'hui avoir gagné sa place aux côtés des acteurs traditionnels dans le paysage du financement, cela n'a pas été sans mal.

La courte histoire du crowdfunding est en effet jalonnée par les défaillances et les banqueroutes. En 2019, les difficultés du britannique Funding Circle, géant du financement participatif, avaient par exemple déstabilisé tout le secteur. « Si Funding Circle tousse, tout le monde s'enrhume », résumait le dirigeant d'un concurrent français.

La plateforme a finalement survécu. Mais toutes n'ont pas eu cette chance. Lendy, Ma belle tribu, Commeon, Bolden... Plusieurs plateformes ont fermé définitivement leurs portes. Le plus souvent, sans faire trop de bruit. D'autres ont disparu par le jeu des fusions-acquisitions. Lancée en fin d'année 2014, la plateforme Finsquare a par exemple été absorbée par Lendix en avril 2016.

En octobre 2018, la liquidation d'Unilend, pionnier du crowdlending, avait notamment fait couler beaucoup d'encre. Grevée par des coûts trop élevés, la plateforme ne parvenait plus à joindre les deux bouts. « Aller chercher des prêteurs particuliers, comme le faisait Unilend, coûte extrêmement cher en publicité : le coût d'acquisition s'élève à 300 ou 500 euros par prêteur », expliquait Olivier Goy, le patron de la plateforme de prêt October, interrogé par Revue Banque. Par la suite, Unilend avait finalement été rachetée par la plateforme de financement participatif PretUp.

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Défauts à gogo

Dès ses débuts, la jeune industrie du crowdfunding s'est heurté à la difficulté de maîtriser les risques de défaut des porteurs de projet. « Près d'une entreprise financée sur dix (9,5%) ne rembourse plus ses échéances, soit une explosion du taux de défaut de plus de 120% depuis notre étude de février 2017 », alertait par exemple 60 Millions de Consommateurs dans un communiqué en date de novembre 2018.

Sans oublier les arnaques. Indiegogo, poids lourd du crowdfunding outre-atlantique, avait par exemple hébergé la campagne de financement de l'UbuTab : une tablette numérique pour « les amoureux du multimédia ». Les porteurs de projet avaient sollicité 36 000 dollars pour fabriquer ce produit. Le produit n'a jamais vu le jour, au grand dam de ses 152 contributeurs. Depuis, la société a disparu sans laisser de trace. Et toutes les demandes de remboursement sont restées lettre morte.

Un cas exceptionnel, selon Kickstarter, pour qui la majorité des projets frauduleux ne parviennent pas à maturité. Le géant américain précise toutefois que la responsabilité de vérifier la viabilité des projets revient aux usagers. Sunny Bates, membre du conseil d'administration de la plateforme, a précisé pour le site d'information américain Polygon que Kickstarter pouvait contacter les fraudeurs, voire s'associer à d'éventuelles poursuites en justice. Mais, de son propre aveu, la démarche présente peu d'intérêt pour l'épargnant, le montant moyen des contributions (71 dollars) ne justifiant souvent pas d'engager une procédure judiciaire longue et onéreuse.

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Rachats à la chaîne

Les plateformes ont également souffert de la concurrence féroce. Celle des banques, tout d'abord, qui se sont mises à prêter à tour de bras dans un contexte de taux historiquement bas. Mais aussi des autres plateformes : en l'absence de véritables barrières à l'entrée, les offres se sont rapidement multipliées sur un marché qui n'a pas encore tout à fait décollé.

Entre rachats et faillites, les lignes du crowdfunding ont beaucoup bougé ces dernières années, à mesure que le secteur se structure. Un mal nécessaire ? Depuis ses débuts, le marché s'est largement professionnalisé. Et il n'a aujourd'hui plus grand chose à voir avec le crowdfunding des premiers jours.

Certaines plateformes ont changé de stratégie, en se rapprochant des investisseurs institutionnels. C'est par exemple le cas d'October. D'autres ont mis le paquet sur le crowdfunding immobilier, qui canalise 561,17 millions d'euros en 2020, soit plus de 50% de la collecte totale.

D'autres, enfin, se sont fait racheter par des acteurs traditionnels. La Banque Postale, par exemple, s'est offert KissKissBankBank et Lendopolis, tandis que Société Générale a racheté Lumo, spécialiste du financement participatif durable. La plateforme Leetchi a, quant à elle, rejoint le giron du Crédit Mutuel Arkéa.

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