Cétait il y presque 4 ans et demi. Le 1er janvier 2016 entrait en vigueur lessentiel des mesures de la loi relative aux comptes bancaires inactifs et aux contrats dassurance vie en déshérence, dite « loi Eckert », du nom du secrétaire dEtat au Budget de lépoque, le socialiste Christian Eckert. Objectif du texte : contraindre les banques et les compagnies dassurance à repérer et restituer à qui de droit les sommes dargent oubliées sur des comptes bancaires ou des contrats dassurance vie. Des sommes estimées en 2013 par la Cour des Comptes à 1,2 milliard deuros pour les premiers, et à 2,76 milliards deuros pour les seconds.
La loi Eckert a-t-elle porté ses fruits alors que l'Assemblée nationale examine ce lundi une proposition de loi pour permettre aux bénéficiaires de produits d'épargne retraite de retrouver leurs contrats perdus ? Elle a en tout cas constitué un « progrès indéniable », a estimé la Cour des Comptes dans son rapport annuel 2019. A-t-elle permis de diminuer les sommes en déshérence ? Non, loin de là ! La réalité du phénomène sest avérée, en effet, bien supérieure aux estimations. Et la Cour des Comptes, encore elle, estime quil faudra de longues années pour le résorber.
A la Caisse des Dépôts : 5,5 milliards fin 2019
Dans le dispositif anti-déshérence issu de la loi Eckert, cest la Caisse des Dépôts et Consignations (CDC) qui est dépositaire des sommes oubliées. Les banques ont lobligation de transférer au bras financier de lEtat les avoirs des comptes bancaires inactifs (comptes chèque, comptes épargne, comptes titres, etc.), dans un délai de 10 ans après la dernière manifestation du titulaire en labsence de preuve de décès de ce dernier, et de 3 ans si son décès est connu. Même principe pour les assureurs qui doivent sassurer que les titulaires des contrats sont vivants, rechercher les bénéficiaires si ce nest pas le cas, et à défaut de les retrouver, transférer largent à la CDC au bout de 10 ans.
Résultat : malgré la création de Ciclade [lire ci-dessous], les sommes gérées par la Caisse des Dépôts ne cessent de croître : 3,7 milliards deuros fin 2016 ; 4,5 milliards fin 2017 ; 5,1 milliards deuros fin 2018 et 5,5 milliards deuros fin 2019, selon le rapport annuel de la CDC. D'après les calculs de la Cour des comptes, ces sommes déposées seraient constituées aux trois quarts davoirs bancaires. A elle seule, La Banque Postale a transféré en 2016 à la CDC près de 2 millions de comptes - surtout des Livrets A.
Ciclade, un site web pour réclamer largent oublié
Pour permettre aux Français de retrouver leurs avoirs oubliés, ou ceux de leurs aïeux, la CDC a mis en service début 2017 Ciclade, un site web couplé à un centre dappel et un service de traitement des courriers et courriels, qui permet de croiser ses données détat-civil avec les données détenues par la CDC. Avec un succès relatif : fin novembre 2018, le site avait permis de restituer seulement 143 millions deuros, soit moins de 3% des sommes déposées par les banques et les assureurs.
Pour autant, si vous pensez avoir oublié un compte bancaire quelque part, ou si vous souhaitez savoir si un vieil oncle ne vous a pas laissé une assurance vie, nhésitez pas à le consulter.
Dans les banques : autour de 6 milliards deuros
Nous lavons vu, il peut se passer dix ans entre le moment où un compte bancaire est considéré comme inactif, et le transfert des avoirs à la Caisse des Dépôts. Une partie importante du stock dargent oublié se trouve donc encore dans les livres des banques. Combien ? Difficile à dire avec précision, en labsence de bilan systématique. Selon le gendarme français du secteur financier, lAutorité de contrôle prudentiel et de régulation (ACPR), les établissements bancaires détenaient, au moment de la mise en uvre de la loi Eckert, 17,7 millions de comptes répondant aux critères dinactivité, pour un encours de 18,9 milliards deuros. Ce chiffre a été ramené à 6,2 milliards fin 2016, notamment parce que la recherche active des titulaires a permis de réactiver la moitié de ces comptes.
Quen est-il aujourdhui ? Impossible à dire avec précision. Il est peu probable, toutefois, que ce chiffre de 6,2 milliards ait beaucoup baissé : les banques continuent en effet chaque année à faire des nouveaux versements à la CDC. A elle seule, La Banque Postale a par exemple identifié 2,5 millions de comptes inactifs (dont 70% de Livrets A), qui devront être transférés à horizon 2027, pour un montant de 1,47 milliard deuros.
Chez les assureurs vie : autour de 4 milliards deuros
Comme pour les comptes bancaires, la loi Eckert na pas permis de faire baisser fortement les sommes en déshérence sur des contrats dassurance vie. Estimé, à l'origine, à 2,76 milliards deuros, le stock de contrats non réglés détenus par les professionnels de lassurance était en fait de 5,4 milliards deuros à lentrée en vigueur de la loi.
Depuis, cette somme a baissé régulièrement, mais très lentement : de lordre de 6% par an, selon la Cour des Compte. Fin 2017, même après le transfert des contrats les plus anciens à la Caisse des dépôts, il restait encore 4,7 milliards deuros à régler. Sur cette base, on peut estimer que les assureurs vie détiennent encore au moins 4 milliards deuros sur des contrats oubliés.
Sur les contrats de retraite supplémentaire : entre 2 et 13 milliards deuros
Cest peut-être le principal gisement actuel dargent non réclamé. Logique, puisquil est passé entre les mailles du filet de la loi Eckert. En 2017, lACPR estimait à 13,3 milliards deuros le montant des sommes placées sur des contrats dépargne retraite supplémentaire qui navaient pas été liquidés alors que les assurés ont atteint 62 ans. Une somme gigantesque, dont une partie au moins serait en déshérence. Près de 2 milliards d'euros n'ont pas été réclamés par les assurés ayant atteint 70 ans.
Une catégorie de produits, en particulier, pose souci : les contrats collectifs à adhésion obligatoire, dont les provisions mathématiques représentaient fin 2018 la somme impressionnante de 132 milliards deuros. Une catégorie dans laquelle on retrouve notamment des produits dépargne retraite comme les anciens plans dépargne pour la retraite collectif (PERCO), mais aussi les contrats dits « article 82 », « article 83 » ou encore « article 39 », en référence au Code général des Impôts. Pourquoi ces contrats en particulier ? Parce quils sont souscrits par les employeurs, et non pas en direct par les salariés qui en bénéficient. Résultat : ces derniers ne sont pas toujours informés de leur existence, ou loublient avec le temps. Les gestionnaires, de leur côté, perdent souvent leur trace, à loccasion dun changement dentreprise ou de domicile.
Le problème, toutefois, est en passe dêtre réglé. LAssemblée nationale débute aujourdhui lexamen, en première lecture, dune proposition de loi signée du député LREM dIndre-et-Loire Daniel Labaronne. Son objet : contraindre les gestionnaires des contrats de faire remonter linformation vers le Compte Retraite des bénéficiaires, accessibles sur le portail web Info Retraite. Une nouveauté qui, si tout va bien, pourrait être mise en uvre dici un an, en juillet 2021.
Lire linterview de Daniel Labaronne à propos de sa proposition de loi


















