L’explosion du e-commerce, accélérée par la pandémie, change les habitudes des Français, qui ont de plus en plus recours au paiement en plusieurs fois pour financer leurs achats. Faut-il s’inquiéter des risques, de surendettement en particulier, induits par ce mode de financement accessible en quelques clics ?

C’est l’acronyme à la mode dans le monde du crédit : BNPL, pour Buy Now Pay Later (achetez maintenant, payez plus tard). En France, la terminologie n’est pas figée : on parle de paiement fractionné ou différé, de paiement 3X ou 4X ou plus simplement de paiement en plusieurs fois. Il s’agit, dans tous les cas, d’offrir au consommateur la possibilité d’étaler en 3 ou 4 échéances, voire de reporter dans le temps, le paiement d’un bien.

La pratique n’est pas nouvelle : voilà longtemps que les grandes surfaces offrent à leurs clients des facilités de paiement pour les convaincre d’acheter, et d’acheter plus. Elle trouve toutefois une seconde jeunesse dans l’étrange période que nous vivons. « C’est l’explosion du e-commerce, accéléré par la pandémie, qui explique le décollage récent du paiement fractionné », estime Nicolas Pelletier, patron de Pledg, une jeune pousse française spécialisée. « Il prend, dans l’univers numérique, la place qu’ont les cartes de crédit dans les points de ventes physiques ». Selon lui, le phénomène n’en est qu’à ses débuts : « Il concerne actuellement de 10 à 15% des ventes des sites qui le proposent. Cette part pourrait rapidement monter à 30% ».

De quoi attirer les convoitises. Aux côtés des acteurs historiques du crédit conso (Cofidis, Oney, Floa Bank notamment), ce marché aimante une flopée de nouveaux acteurs. Des jeunes pousses françaises - Pledg et Alma, qui ont levé respectivement 80 et 49 millions d’euros en 2021 pour appuyer leur croissance - et des ambitieux venus de l’étranger, dont Klarna (Suède), Clearpay (Australie) ou encore ScalaPay (Italie). PayPal, le géant états-unien des paiements électroniques, s’y est également mis : sa solution de paiement en 4 fois est même gratuite depuis avril.

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Simplicité et instantanéité

La force du paiement fractionné dans l’univers numérique tient en deux mots : simplicité et instantanéité. Il ne bouleverse pas, en effet, les habitudes des consommateurs, qui n’ont en général qu’à fournir leur numéro de carte bancaire et attendre quelques secondes pour étaler ou retarder le paiement. Comme pour un achat en ligne classique par carte bancaire, en somme.

Cette simplicité et cette instantanéité est un plus pour le consommateur - nous y reviendrons - mais pas seulement. Les sites marchands sont, eux aussi, de plus en plus friands de ce produit, qui devient même un must have, un vecteur de fidélisation de la clientèle. La formule, il faut dire, est attractive. Sur les sites vitrines des principaux acteurs du marché, les hausses promises sont spectaculaires : +30% pour les ventes chez Pledg, +48% pour le panier moyen chez ScalaPay, +20% pour le chiffre d’affaires chez Alma… Le tout sans risque : le commerçant est payé sur le champ, le risque d’impayés est assumé par le fournisseur du service. Moyennant finances évidemment : selon le Journal du Net, les frais payés par le vendeur vont de 1% à 3,8% du montant payé, selon les formules.

Résultat : autrefois réservé aux géants du secteur, dans le cadre de partenariats avec des établissements de crédit, le paiement fractionné est désormais présent sur une multitude de boutiques en ligne. Cela grâce notamment aux jeunes pousses du secteur, qui ont rendu son intégration plus simple, moins coûteuse et donc plus accessible aux PME du commerce électronique.

Le crédit accordé plus de 9 fois sur 10

Côté consommateur, cette large accessibilité à un service souvent gratuit pour lui est à la fois un avantage et un inconvénient. Il comporte en effet un risque : celui du dérapage budgétaire. Le paiement en plusieurs fois ou différé, en rendant l’achat presque indolore à court-terme, encourage la surconsommation et augmente les risques de surendettement. D’autant que les refus sont rares : sur leurs sites vitrines, Pledg et Alma promettent aux commerçants un taux d’acceptation de 95%. Plus de 9 fois sur 10 donc, l’acheteur obtient la facilité de paiement.

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Est-ce à dire que les acteurs l’accordent sans vérifier la capacité des emprunteurs à supporter les futures échéances ? Nicolas Pelletier assure que non. « Nous n'avons aucun intérêt à pousser au crime », promet le CEO de Pledg. « Nous sommes encore une petite société, directement exposée au risque d'impayés : c’est vital pour nous d'être remboursé. » Il reconnaît toutefois que Pledg n’a pas l’expérience d’une banque en matière de scoring, de vérification de la solvabilité. « On découvre ce métier, on part d’une page blanche, mais ce n’est pas la mer à boire », explique-t-il, rappelant au passage que Pledg n’a pas d’obligation de contrôle. Pourquoi ? Parce que le paiement fractionné n’est pas, selon lui, un crédit à la consommation, mais une simple facilité de paiement.

Des acteurs en marge de la réglementation

Comment, en effet, ces nouveaux acteurs sans agrément bancaire peuvent-ils prêter de l’argent, ou racheter des créances accordées par des marchands à des particuliers ? En jouant sur une exemption : une créance d’un montant inférieur à 200 euros, et/ou remboursable dans un délai inférieur à 3 mois, affichant des frais ou des intérêts négligeables n’est pas soumis à la réglementation sur le crédit à la consommation et à ses règles strictes en matière notamment d’information pré-contractuelle et de vérification de la solvabilité. D’où la limitation à 4 échéances maximum, remboursables sur un trimestre.

Pourtant, pour Myriam Roussille, Professeur de droit à l’université du Mans, cela ne fait aucun doute : le paiement fractionné est un crédit. Ainsi, pour la spécialiste de droit bancaire, « certains nouveaux acteurs ont développé des offres qui ne sont pas conformes à la réglementation ». Profiter d’une exemption « ne veut pas dire qu’on peut accorder un crédit n’importe comment », poursuit l’agrégée de droit, qui estime qu'il est « indispensable d'envisager un cadre pour ces nouveaux acteurs, ou plus exactement que la lutte contre le surendettement implique aujourd'hui de penser à réglementer ces offres. »

Une perspective qui n’effraie pas Nicolas Pelletier : « La réglementation ne nous fait pas peur, dans la mesure où elle ne complique pas trop le paiement », annonce le patron de Pledg. « Nos intérêts sont alignés sur ceux des régulateurs : nous n’avons pas intérêt à endetter les consommateurs. » Cela tombe bien : le paiement fractionné fait partie des sujets dont compte s’emparer le député LREM Philippe Chassaing, chargé par la commission des Finances de l’Assemblée nationale d’une mission d’information sur le surendettement.

Les mini-prêts instantanés dans le collimateur

Le paiement en plusieurs fois n’est pas le seul nouveau mode de financement à la mode à être dans le collimateur. Les mini-prêts instantanés font aussi l’objet de l’attention des régulateurs et des associations de consommateurs. L'UFC Que Choisir a même récemment déposé une plainte auprès du Procureur de la République pour pratiques commerciales trompeuses à l’encontre de trois sociétés distribuant ce type de prêts « coup de pouce » : une banque (Floa Bank) et deux jeunes pousses (Bling et Cashper).

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