A en croire des consultants spécialisés, les monnaies privées vont à l’avenir côtoyer l’euro. En mars dernier, Casino a d’ailleurs ouvert la voie en créant une monnaie numérique acceptée à terme dans les supermarchés. Mais quels intérêts le grand public peut-il avoir à utiliser ces nouveaux moyens de paiement ?

Jamais, vous ne mettriez un denier sur le bitcoin. D’ailleurs, vous ne comprenez pas comment une seule unité de cette monnaie virtuelle peut s’échanger plus de 40 000 euros. Vous ne comprenez pas, non plus, la fureur autour du dogecoin, cette cryptomonnaie à l’effigie d’un chien née d’une plaisanterie, qui a vu pourtant sa valeur d’échange flamber de 6 000% depuis janvier. Les amateurs de chats ont, pour l'anecdote, aussi une cryptomonnaie dédiée, appelée cryptokitties, qui permet de collectionner et de revendre des chatons virtuels. D'ailleurs, cela aussi vous laisse dubitatif.

Et pourtant, il est probable que vous finissiez par détenir, utiliser et échanger de la cryptomonnaie. Car, des actifs numériques de seconde génération, appelés stablecoins, ont été conçus pour faciliter leur usage en tant que moyen de paiement. Concrètement, les stablecoins permettent de corriger un problème inhérent aux cryptomonnaies, à savoir la volatilité des cours. La dégringolade, mi-avril, du bitcoin, dont le cours a chuté de 25% en moins d’une semaine, en donne une récente illustration. Cette fluctuation peut certes faire la richesse des investisseurs, mais compromet l’utilisation du bitcoin comme monnaie d’échange, même si cette volatilité ne décourage pas certains commerçants d’accepter les paiements en cryptomonnaies.

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Casino derrière la première monnaie dérivée de l’euro

Mais les monnaies numériques stables ouvrent plus véritablement la voie à cet usage. Preuve en est, elles commencent à intéresser des enseignes grand public. En France, Casino est actionnaire de Lugh qui a lancé en mars le premier stablecoin français indexé sur l’euro : 1 lugh = 1 €. Pour assurer sa parité fixe, ses créateurs ont fait le choix de séquestrer, à chaque instant, sur un compte ouvert à la Société Générale la quantité d’euros nécessaire pour assurer la conversion de tout le lugh en circulation. Le respect de cet engagement fait l’objet d’un audit mensuel du cabinet PWC.

Actuellement disponible sur Coinhouse, une plateforme d’investissement spécialisée dans les cryptomonnaies, le lugh s’adresse dans un premier temps aux crypto-investisseurs. Ils peuvent ainsi sécuriser leurs plus-values sans sortir de l’univers de la cryptomonnaie, donc sans être imposés. Cela leur permet aussi de réinvestir vite s’ils le souhaitent, en s’affranchissant des délais des virements bancaires. « En France, nous sommes à l'aise avec l'idée de l'instantanéité. Mais, en pratique, si vous faites des opérations le week-end ou si vous envoyez de l'argent à l'étranger par exemple, le paiement instantané reste incomplet », illustre Giulia Mazzolini, directrice France de la plateforme de trading autrichienne Bitpanda.

« Depuis son lancement le 18 mars, 6 millions de lughs ont été créés. Aujourd'hui 40% des transactions chez Coinhouse sont faites avec du lugh », explique à MoneyVox Olivier Ou Ramdane cofondateur de Lugh. La manifestation, selon lui, que ce stablecoin euros répond d’ores et déjà à un besoin. Car jusqu’alors les principaux stablecoins reconnus étaient indexés sur le dollar ce qui exposait donc les investisseurs français au risque de change euro-dollar. Mais, le lugh ne s’adresse pas qu’aux traders mais bien à un auditoire plus grand public qui pourrait s’en servir comme d’un moyen de paiement « enrichi » à la caisse de leurs magasins préférés.

Un moyen de récompenser votre fidélité

Les S'Miles revus et corrigés version crypto

En effet, « un stablecoin est avant tout un programme informatique. Comme tout programme, vous pouvez lui ajouter des caractéristiques, en l'occurrence pour rendre le paiement plus intelligent et spécifique. Au lieu de faire juste du paiement, cela fera du paiement plus autre chose », résume Olivier Ou Ramdane. Dans le cas de Lugh, il s’agit de coupler le moyen de paiement avec des outils de fidélisation. « Aujourd'hui, les programmes de fidélité fonctionnent indépendamment du moyen de paiement. La blockchain avec l'aide des smart contracts*, qui opèrent l'émission de stablecoins, permettent de relier les deux et d'avoir un système interopérable entre enseignes. C'est ce sur quoi Lugh travaille. Nous voulons créer un consortium d'acteurs qui opèrent des programmes de fidélité. Casino, actionnaire de Lugh, est le premier membre de ce consortium », poursuit Olivier Ou Ramdane.

Concrètement, le principe est que demain, un client accumule au fil de ses dépenses des lughs de fidélité. Il pourra aussi convertir des euros en lughs via son appli Casino et payer directement avec ses lughs, nous explique Gonzague Grandval, fondateur de Sceme qui opère et gère l’émission d’actifs numériques dont le lugh. Pour lui, « c’est là que les choses commencent à changer. La transaction, amorcée au moment du chargement du compte avec des euros et une carte bancaire, se finalise avec des jetons de paiement semblables aux euros mais qui ne sont pas des euros bancaires ». De plus, l’interopérabilité – c’est-à-dire le fait que chaque commerçant partenaire parle en lugh - fait que le client n’a pas à se soucier d’où vient le lugh qu’il a en réserve, il pourra le dépenser dans tous les marchands l’acceptant.

Finalement, cette cryptomonnaie peut être vue comme une version modernisée des points S’Miles abandonnés en 2017. Il s’agissait d’un programme de fidélité multimarques - auquel d’ailleurs le groupe Casino, mais aussi la SNCF ou encore les Galeries Lafayette étaient affiliés -, mais dont les règles d’usage étaient complexes et opaques. Le client devait convertir lui-même ses S’Miles en cadeaux ou en bons d’achat, avec une équivalence différente selon l’enseigne choisie. 800 S’Miles pouvaient donner droit à 10 euros dans une enseigne A, quand une enseigne B demandait 1 000 S’Miles pour obtenir cette même réduction. Là, 1 lugh est systématiquement égal à 1 euro.

Vous inciter à regarder la publicité

Un lancement prévu « à l'horizon 18 à 24 mois »

« Nous sommes en discussion avec d'autres enseignes de la grande distribution, du transport, de l'hôtellerie, du loisir, de l'énergie. Nous prévoyons de lancer ce service de paiement à l'horizon 18 à 24 mois, une fois que le consortium comprendra au moins 5 membres fondateurs et que le cadre réglementaire sera précisé afin notamment de prendre en compte l'utilisation en tant que moyen de paiement des stablecoins », précise le cofondateur de Lugh.

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Mais les stablecoins n’intéressent pas que le commerce de détail. En effet, cette année, le plus célèbre des réseaux sociaux Facebook a prévu de lancer sa cryptomonnaie, le diem (ex-libra). Ce vaste projet, lancé officiellement en 2019 avec d’autres entreprises dont Illiad de Xavier Niel, visait initialement à créer une monnaie numérique adossée à un panier de devises (dollar, euro, livre..). Le diem sera finalement indexé uniquement sur le dollar.

Et pour quelle utilisation ? « On ne sait pas encore ce que Facebook veut faire de sa monnaie privée, mais une utilisation possible serait de récompenser ainsi les utilisateurs qui regardent la publicité. Cela permettrait à Facebook de vendre plus cher ses encarts publicitaires. Facebook pourrait aussi tracer les transactions en rendant le diem échangeable sur ses différents réseaux sociaux : Messenger, WhatsApp et Instagram », anticipe Claire Balva cofondatrice du cabinet Blockchain Partner récemment racheté par KPMG. A l’origine, ce projet avait aussi été présenté comme une possible alternative bancaire dans les pays où la bancarisation est faible et où le système monétaire est fragilisé.

Assurances plus rapides et finance décentralisée

« Nous allons assister à une multiplication des monnaies »

« Dans les années à venir, je pense que nous allons assister à une multiplication des monnaies, avec de nombreuses entreprises qui vont s'allier ou créer leur propre jeton de paiement », complète Claire Balva. D'après elle, les assureurs, eux-aussi, peuvent avoir intérêt à s’emparer des cryptomonnaies afin de créer de nouveaux services, appelés contrats à exécution automatique. L’idée : votre avion est annulé, sans même que vous leviez le petit doigt, vous recevez immédiatement une indemnisation.

« En assurance, seules des grosses compagnies comme AXA et Allianz, qui disposent d'une filiale bancaire, peuvent proposer des remboursements automatisés. Une start-up ou un assureur indépendant, seuls, en sont incapables. La blockchain permet de programmer des versements qui se déclenchent automatiquement, sans banque intermédiaire, si certains événements surviennent comme un retard de train ou d'avion ou un épisode météorologique. Ce programme fonctionne via des monnaies programmables, donc des cryptomonnaies. L'apport des stablecoins est donc de permettre de rembourser les assurés avec une monnaie qui vaut la même chose que l'euro », détaille la cofondatrice de Blockchain Partner. Outre-Rhin, ce type d’assurance paramétrique est le terrain de jeu de la start-up allemande Etherisc.

Dans l’univers du trading, les stablecoins participent déjà à l’essor de la finance décentralisée. C’est-à-dire de l’utilisation de techniques d’investissement sophistiquées, éprouvées par des boursicoteurs avertis, mais adaptées à l’univers des cryptos, comme l’effet de levier, qui consiste à emprunter pour investir plus sur un titre cible. En ce sens des plateformes collaboratives en ligne permettent d’hypothéquer des cryptomonnaies, moyennant un taux d’intérêt, pour récupérer des stablecoins que les investisseurs peuvent réinvestir dans l’actif numérique de leur choix.

*La blockchain est le nom de la technologie pilier des cryptomonnaies. Elle permet de battre la monnaie en toute sécurité et de valider les transactions de manière décentralisée sans tiers de confiance bancaire par exemple. Les smart contracts, en bon français contrats à exécution automatique, sont une sophistication. Ils permettent de programmer des transactions qui se déclenchent si les évènements prévus dans les contrats se produisent (vous payez pour x € en caisse, vous vous faites voler votre smartphone, votre train est en retard…).