Les Français retirent de plus en plus d’argent liquide mais l’utilisent de moins de moins. Ils sont nombreux à préférer garder leur cash à la maison plutôt que de le déposer à la banque. Un phénomène qui prend de l’ampleur.

Les chiffres sont impressionnants. Entre mars 2012 et juin 2020, le montant d’argent liquide que les ménages conservent chez eux est passé de 132,5 milliards d’euros à 225 milliards d’euros, selon des statistiques de la Banque de France. Rapporté à l’ensemble de la population française, cela voudrait dire que chaque particulier garde chez lui 3 360 euros ! Le phénomène s’est d’ailleurs particulièrement accéléré juste après le premier confinement. Entre mars et juin 2020, 16 milliards d’euros de plus ont été mis de côté en liquide, trois fois plus qu’au premier trimestre.

Et le phénomène s’est poursuivi tout au long de l’année d’après Claude Piot, directeur général adjoint des services à l'économie et du réseau de la Banque de France. Interrogé ce jeudi par Le Figaro, il indique : « En France, le volume des billets remontant des utilisateurs vers les opérateurs de traitement des espèces a baissé de 2,8% en moyenne annuelle de fin 2015 à fin 2019 alors qu'au cours de la même période la progression des émissions atteint 7,5% en volume en moyenne annuelle. Le contraste est encore plus marqué en 2020 avec des émissions nettes en volume en hausse de 8,8% alors que selon nos estimations, les entrées de billets aux bornes de la filière fiduciaire en volume auraient baissé de 20% environ ».

Les fraudes fiscale et sociale pointées du doigt

Comment expliquer ce mouvement ? « Il y a plusieurs pistes possibles. Cela ne veut pas forcément dire que les Français retirent de plus en plus d’argent liquide sans l’utiliser. Il y a d’abord le poids de l’économie parallèle pour laquelle l’utilisation du cash est essentielle », indique l’économiste Philippe Crevel. Travail au noir, prostitution, drogue… Par nature, il est très difficile d’évaluer l’étendue de ces activités parallèles et non déclarées. D’après une étude de l’institut économique Molinari, publiée en 2013, elles représenteraient entre 75,1 milliards d’euros et 219 milliards d’euros. Mais ce n’est pas tout. Selon Philippe Crevel, il ne faut pas oublier la fraude fiscale pratiquée par certains commerçants qui dissimulent au fisc une partie des opérations payées en cash par leurs clients.

Il y a une autre raison : la thésaurisation. « Selon les types de populations, garder de la monnaie sous son matelas ou dans la lessiveuse - comme on a coutume de le dire de façon imagée - ce n’est pas une vision de l’esprit, c’est une réalité de comportement », expliquait en 2019 Erick Lacourrège, directeur général des services à l’économie de la Banque de France. Ce dernier vient d’ailleurs d’annoncer un vaste plan de réorganisation de la Banque de France avec la fermeture de 14 caisses de tri des billets. « Sur la décennie 2010-2020, on a constaté une division par deux des billets qui reviennent à nos caisses. Ça entraîne un problème logistique. La configuration de nos caisses était basée sur un volume qui est aujourd'hui divisé par deux. Nous sommes donc en surcapacité du fait de ce mouvement », justifie Erik Lacourrège.

Plusieurs raisons pour épargner chez soi

Son collègue Claude Piot constate que la crise économique amplifie la situation. Il y a « les populations fragiles et âgées » qui « ont une préférence pour l’argent liquide parce qu'il est plus concret, que l'on perçoit mieux ce qu'il reste à la fin de la journée ». Deuxième raison avancée : « Avec les paiements électroniques, on peut avoir un doute sur ce qui est fait des données, une petite crainte à la Big brother ». L’argent liquide, lui, ne laisse pas de trace. Dernier élément selon cet expert interrogé par Le Figaro : avoir du cash chez soi pour parer à une éventuelle faillite du système bancaire.

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Pourtant en avoir, en grande quantité, est a priori une mauvaise opération économique. Sa valeur est progressivement rognée par la hausse des prix à l’image des plus de 450 milliards d’euros qui dorment sur les comptes bancaires des particuliers. « A chaque crise, les montants sur les comptes courants augmentent. Vu les faibles rendements sur les produits de taux, les ménages préfèrent y garder une partie importante de leurs liquidités », analyse Philippe Crevel. Mais au moins l’argent dort en sécurité. Même en cas de faillite de la banque, il est garanti à hauteur de 100 000 euros maximum par personne et par établissement.

Un phénomène important dans le reste de l'Europe

Cette garantie n'existe pas quand l'épargne reste à la maison. Or, selon le ministère de l’Intérieur, il y a chaque année en moyenne 489 000 cambriolages ou tentatives de cambriolage. Une menace qui fait visiblement le bonheur des vendeurs de coffres-forts. La marque Hartmann en France a ainsi enregistré jusqu’à 40% de hausse de ventes de coffres pour les particuliers cette année. Selon Yann Jubault, le directeur commercial, cité par Le Figaro, ses clients n’ont pas confiance en l’avenir et s’inquiètent d’une éventuelle taxation de leurs comptes courants.

Dans une enquête très dense réalisée en 2016 par la Banque centrale européenne en 2016, 24% des Européens interrogés déclaraient « détenir de l’argent liquide hors de leur compte bancaire comme réserve de précaution ou comme moyen d’épargne ». Parmi eux, 78% indiquaient disposer de moins de 1 000 euros, 12% de plus de 1 000 euros et 10% avaient même refusé de répondre. « Les résultats montrent que les particuliers conservent effectivement des espèces et même, pour certains, des sommes considérables », soulignait l'étude de la BCE. A partir de ces données, la Banque de France estimait que 600 milliards d'euros dormaient chez les particuliers au sein de la zone euro.