Jouer à l’Euromillions en ce vendredi 13 : pas de souci. Gratter un Banco sur votre smartphone, faire une partie de poker sur Internet, enregistrer vos paris sportifs sur le web : pas de problème non plus. En revanche, les jeux de casino en ligne (machines à sous, roulette, blackjack…) demeurent interdits en France. 

Par défaut, en France, les jeux de hasard et d’argent sont interdits. C’est ce que stipule très clairement l’article L320-1 du Code de la sécurité intérieure. Ce n’est que par exception que vous êtes autorisés à miser au Loto, à faire un pari sportif ou à jouer au poker. Et si une dérogation permet également aux casinos « physiques » de vous proposer des jeux d’argent, ce n’est pas le cas pour les casinos en ligne, qui demeurent prohibés dans l’Hexagone. Et ce alors que de très nombreux voisins européens (Belgique, Italie, Espagne, Portugal, Suisse, Irlande…) les ont légalisés.

Argument n°1 en faveur de cette interdiction : le risque d’addiction très élevé que présentent la roulette, le black jack, le craps et surtout les machines à sous… « La principale explication qui a été donnée jusqu’à présent [par l’Etat français, ndlr] tient au fait que ces jeux sont plus dangereux, plus nocifs que les autres. Ce sont des jeux qui nourrissent davantage l’addiction », explique Frédéric Guerchoun, directeur juridique de l’ANJ (Autorité Nationale des Jeux, ex-Arjel), autorité indépendante chargée de la régulation des paris sportifs et des jeux d'argent et de hasard.

Les jeux de casino, plus dangereux que le poker ou le pari sportif ?

Pour Dr Céline Bonnaire, psychologue clinicienne et spécialiste des addictions comportementales, la dangerosité des jeux de casino ne fait pas de doute. « Avec la machine à sous, vous êtes sur un type de jeu « continu », c’est-à-dire dans lequel la « fréquence des événements » est très élevée car vous pouvez jouer énormément de fois dans une période de temps donné. A cela s’ajoute un taux de retour aux joueurs [TRJ - les sommes redonnées aux joueurs par les opérateurs] très élevé. Or, plus vous donnez des petits gains répétés à un individu, plus vous activez le système de récompenses. Au niveau cérébral, cela crée une décharge de dopamine qui se traduit par une sensation de plaisir…». La machine à sous aurait également une autre caractéristique propre, favorisant l’addiction : ce qu’on appelle les « near miss », les « presque gains ». Qui n’a jamais expérimenté en jouant aux machines à sous l’apparition de la première cerise bien placée, puis de la deuxième, et enfin l’arrivée de la 3e cerise qui se retrouve malheureusement juste au-dessus ou en dessous de la ligne qui permettrait un gain ? « Ce genre de jeu utilisant la technologie peut laisser croire à l’individu soit qu’il a presque gagné, soit que ses compétences ou habiletés sont impliquées dans le jeu. Et qu’en recommençant à jouer et en appuyant sur le bouton au bon moment, il pourrait cette fois y arriver. Or, non, le hasard n’a pas de logique et ne fait pas non plus appel à des compétences particulières », rappelle Céline Bonnaire.

Si ces dangers sont déjà connus et identifiés pour les casinos « physiques », qui eux sont autorisés, pourquoi légaliser le jeu de casino sur internet serait-il plus problématique ? « L’ouvrir sur Internet, c’est augmenter énormément l’accessibilité de ce type de pratique, qui devient disponible 7j/7, 24h/24. Par ailleurs, la fréquence des événements va être encore plus importante sur internet qu’en physique : je peux en effet sans souci jouer sur huit machines à sous et faire deux parties de poker en même temps », met en garde la psychologue clinicienne. Autre risque, cette fois-ci bien concret pour le porte-monnaie des joueurs : celui de ne pas se fixer de limite dans les dépenses de jeu. « Sur Internet, il peut y avoir une suspension du jugement, une impression qu’on ne joue pas avec de l’argent réel. Le système de valeurs financières du joueur se trouve brouillé : quand je ne sais absolument pas où j’en suis, je n’ai pas de raison de m’arrêter ». Pour preuve, la professionnelle de santé a connu des patients qui en 3 ou 6 mois de temps, ont accumulé des dettes à hauteur de 400 000 euros...

48% des adeptes des machines à sous sur Internet sont des joueurs « excessifs »

D’après l’enquête e-Games France 2017, qui se penche sur la pratique des jeux d’argent et de hasard sur Internet en France, plus d’un joueur en ligne sur cinq est classé comme joueur problématique (9,4% sont des joueurs à risque modéré et 13% des joueurs excessifs, en grande difficulté). Avec des différences considérables en fonction du jeu de prédilection (celui où le joueur investit le plus d’argent). La part de joueurs excessifs est ainsi par exemple de 3,6% pour le Loto, de 10,9% pour les paris sportifs ou hippiques, de 15,6% pour le poker, mais surtout de 45,5% pour les jeux de casino et même 48,3% pour les machines à sous !

Des joueurs mis en danger aussi par l’offre illégale

Le fait que le casino en ligne soit interdit dans l’Hexagone n’empêche pas cependant les joueurs français de fréquenter les sites de casino illégaux. Combien sont-ils à contourner la législation, en toute connaissance de cause ou dans l’ignorance du caractère illégal de la chose ? « Certaines sources évoquent 500 000, d’autres avancent le chiffre de 700 000, explique Frédéric Guerchoun. Il est très difficile d’identifier une pratique noire. Les joueurs ne vont pas s’en vanter et on n’a pas accès à la comptabilité des opérateurs illégaux, qui nous permettrait de savoir un peu quel est le volume de clients ».

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Betclic, qui opère en France dans le domaine des paris sportifs et du poker, estime de son côté que le nombre de joueurs de casino en ligne atteindrait 1,4 million ! « Cela montre que cette offre illégale devient grand public et cela représente d’abord un danger pour les joueurs », précise Humbert Michaud, directeur du développement business chez Betclic. « Ils sont laissés sans filet, sont privés de toutes les mesures protectrices mises en place par la réglementation pour les offres légales (limites de jeu, jeu interdit aux mineurs…). Aujourd’hui, n’importe qui peut s’inscrire avec sa carte bancaire, faire des dépôts, dire qu’il habite en France, renseigner sur certains sites une date de naissance qui correspond à un joueur mineur… C’est vraiment un grand trou dans la raquette du dispositif réglementaire. Si on ignore [ceux qui jouent sur l’offre illégale], ils ne sont pas du tout protégés ». Et pour plaider sa cause, l’opérateur de jeu évoque les mesures qui pourraient être mises en place si l’Etat décidait de légaliser l’offre de casino en ligne : instauration de mises maximum par séquences de jeu, mise en place d’un temps de jeu limité, encadrement de la publicité pour le secteur, etc.

L’offre illégale est également dans le viseur de l’Autorité Nationale des Jeux. Car outre le risque d’addiction, les sites de casino illicites « ne respectent pas grand chose, dénonce Frédéric Guerchoun. Vous avez des risques de non-paiement des gains, des risques de captation des données à caractère personnel… ». Mais plutôt que de défendre l’ouverture des jeux de casino en ligne (« on peut penser que ces jeux ont un potentiel de dangerosité tel le remède serait peut-être pire que le mal »), le régulateur estime que la meilleure solution « consiste peut-être à renforcer les outils de lutte contre l’offre illégale ». Là où l’ANJ doit aujourd’hui demander au tribunal judiciaire de Paris le blocage des sites illégaux (ce qui peut prendre 4 mois), elle pourrait demain demander le blocage directement aux fournisseurs d’accès à Internet, comme cela se pratique dans d’autres Etats européens. « C’est ce qu’on appelle du blocage administratif et non plus judiciaire. Ce blocage administratif serait lui aussi, a posteriori, sous le contrôle d’un juge administratif si quelqu’un se plaint. Mais cela supposerait une évolution législative, pour revoir les pouvoirs qui sont donnés à l’ANJ », précise le directeur juridique de l’instance.

Gains fiscaux vs dépenses médicales et sociales

Au rang des arguments avancés par les opérateurs de jeu pour légaliser l’offre de casino en ligne figure évidemment le montant des impôts qu’engrangerait Bercy auprès des acteurs agréés. « Les opérateurs de l’offre illégale ne paient ni prélèvements sociaux, ni prélèvements fiscaux, donc ça ne fait aucune recette fiscale pour l’Etat français », plaide Humbert Michaud, de Betclic.

Pour le Dr Céline Bonnaire, à l’inverse, l’Etat a raison de tenir bon. « Les enjeux économiques n’en valent pas la peine. Une légalisation des jeux de casino en ligne coûterait cher d’un point de vue sanitaire et en termes de qualité de vie. Le soin a un coût très important. Vu les dommages que génèrent notamment les jeux de hasard et d’argent, autant se l’épargner… »

Un marché estimé à au moins 700 millions d’euros

Betclic a mené une étude pour évaluer le potentiel économique d’une éventuelle légalisation de l’offre de casino en ligne. « Si on prend la méthodologie de sizing de marché de l’ARJEL [ex-ANJ], c’est-à-dire qu'on multiplie la dépense moyenne dans l’offre régulée (508 euros par joueur pour 2019) par le nombre de clients de l’offre non régulée, le marché se situerait entre 700 millions et 1 milliard de produit brut des jeux (les mises moins les gains). Pour comparer avec le marché agréé [poker, paris sportifs et hippiques, ndlr], il y avait 2,8 millions de joueurs pour un PBJ de 1,4 milliard d’euros en 2019 ». Concernant le marché du casino « physique », entre octobre 2018 et octobre 2019, les établissements ayant pignon sur rue ont eux généré en France un produit brut des jeux de 2,3 milliards d’euros avec 1,8 million de joueurs.